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   Denise rentre à pas feutrés dans la salle de yoga, rue Gambetta à Versailles. Elle dispose son tapis, s'installe et avant que le cours ne débute, jette un regard alentour. Marie-Ange est déjà là, avec son petit oreiller Liberty et la couverture assortie. Pierre, seul coq dans la basse-cour, se vante auprès de ses dames de ses derniers exploits au golf  "J'ai réalisé le par en terminant avec un birdie au 18 !". Aude aligne le long de son tapis sa bouteille d'Hépar, ses mouchoirs, son coussin rempli de graines de lin parfumées à la lavande et s'assoit, les jambes bien parallèles et le dos bien droit. Denise les regarde et se dit qu'elle les a toujours connus, de leur entrée à la maternelle à ce cours pour le troisième âge.

   Brigitte, la prof arrive et les  postures s'enchaînent. Vient le moment de la relaxation, elle se sent bien sous sa couverture,le corps au repos. Son esprit prend la clé des champs, plutôt celle du petit square où, ce soir, sans raison particulière, ses yeux se sont posés sur le tronc d'un bouleau couvert de marques.Une inscription "sel" l'a fait sourire. Tiens, s'était-elle dit, on nous parle de fracture sociale ou numérique, on devrait aussi parler de fracture orthographique. Ces jeunes ne maîtrisent plus leur langue, la langue française, si belle, si riche. Enfin, la solitude qu'on l'écrive "sel" ou "seul", n'est pas pour elle une inconnue. Une vie entière à attendre l'âme soeur et au bout du compte, ses pas qui résonnent dans son appartement, transformé peu à peu en bonbonnière de vieille fille.

   Elle se remémore les coeurs maladroitement gravés, gages d'un amour éternel , quand à l'adolescence, l'éternité dure une semaine. Elle a cru deviner les initiales DL dans un des coeurs : D pour Denise mais quel pourrait être son mystérieux L ? Elle n'a jamais eu de petit ami, les garçons qu'elle croisait dans les rallyes lui paraissait tous identiques, sans intérêt. A placer la barre très haut, elle s'endort le soir en écoutant les ronflement asthmatiques de son yorshire Byron, aucun homme n'a jamais partagé son lit.

   La voix de Brigitte, murmure apaisant redevient plus forte, et tire nos octogénaires de leur bienheureuse torpeur. Denise ne s'attarde pas, demain elle retrouvera Marie-Ange et Aude au club de Scrabble. Elle repasse par le square pour regagner son logement, s'arrête un moment devant le tronc et effleure d'une caresse le coeur avec les initiales DL.

   Allez, rentre chez toi, vieille sotte, se morigère-t-elle, Byron t'attend pour sa pâtée du soir : mousse au canard pour chien stérilisé.

 Participation à l'atelier de Leiloona. Mon texte s'inspire d'une photo de Julien Ribot.