Source: Externe

   Ernest sirote son café allongé, il  s'agit de le faire durer. Il fait presque partie du décor maintenant, cet homme d'un certain âge, assis tous les matins à la terrasse du "P'tit Mousse". Il passe prendre son Ouest-France, spécialement commandé pour lui à la maison de la presse et puis, il descend au port, gare sa voiture quai Mistral, et gagne à pied son QG matinal, ce bar un peu miteux mais qui offre une belle vue sur les bateaux.

   Deux ans déjà qu'il fuit tous les jours sa résidence pour seniors, son camp retranché avec vigile à l'entrée. Hyper utile le vigile, des fois qu'un jeune veuille y entrer sans autorisation...Délit de jeunesse, passez votre chemin ! Ici, c'est le territoire des anciens, pavillons proprets avec piscine, jardins avec gazon de compétition, terrain de boules pour les amateurs de pétanque, square avec kiosque à musique et centre de remise en forme flambant neuf.

   Qu'est-ce qu'il s'y emmerde ! il a la nostalgie de sa Bretagne natale, même la pluie lui manque. Lucette voulait du soleil pour leur retraite, et ce que Lucette veut, il le lui donne. Il le sait que ses employés se moquaient de lui dans son dos. Ernest, le patron pète-sec de l'entreprise de maçonnerie Le Bellec et frères, le gars qu'il fallait pas chatouiller parce qu'il avait le sang chaud, se faisait tout petit devant sa femme. L'amour, bandes de couillons, ça se commande pas. Lucette, c'est sa vie, y'a rien à rajouter ! Il a suivi, direction Sainte-Maxime et sa coquette maison au" village d'or". Ils ont vendu leur baraque de Saint-Quay Portrieux et débarqué au pays des petits déjeuners en bikinis. 

   L'été, il file encore plus vite rejoindre sa place au "P'tit Mousse" ! La vue de tous ces petits vieux en maillot de bain prenant leur café du matin sur leur terrasse lui filait la nausée. Ces chairs plus très fraîches étalées au soleil, très peu pour lui ! Déjà que Lucette l'oblige à porter un bermuda, faudrait voir à pas pousser ! C'est pas à soixante-cinq ans qu'il va exposer sa bidoche, le Breton est pudique, non de non !

   Il regarde les bateaux et l'envie de partir est là, tenace... Oh, ce n'est pas la tentation de Venise ! L'Italie, il connaît pas, mais il regagnerait bien ses Côtes d'Armor. Prendre un voilier et retrouver par la mer sa ville d'avant, sa vie d'avant aussi tant qu'à faire. Ce matin, il a encore plus le blues que d'ordinaire. Lucette est au centre de remise en forme, massage aux pierres chaudes au programme. Elle va revenir, détendue et la peau toute douce. Ma doucette lui murmurera-t-il dans le cou. En attendant, il va faire un détour par la librairie pour acheter le dernier livre de Jean Failler "Meurtre à Loudéac". Mary Lester, l'héroïne, va encore résoudre une affaire bien tordue et lui, va retrouver,le temps de la lecture, sa Bretagne. Pourvu que ça se passe en hiver et qu'il pleuve tout le temps se dit-il en sortant sa monnaie pour régler son café.

 

 Participation à l'atelier de Leiloona. Mon texte s'inspire d'une photo de Kot.