Source: Externe

   Comment peuvent grandir et murir les fruits d'un arbre malade ? Cette image s'est imposée dès la début de ma lecture : Hattie serait cet arbre et les fruits seraient ses onze enfants. La couverture, je m'en suis rendue compte après coup, reprend cette idée : une Hattie pissenlit et ses enfants aigrettes que la vie éloignent d'elle.

   Hattie, jeune femme de couleur, arrive à Philadelphie en 1923 avec sa mère et ses deux soeurs. Elles fuient la Géorgie,où leur père a été tué. Elles ne veulent plus des humiliations quotidiennes, de cette ségrégation absurde qui leur enlève le droit de vivre dans la dignité. C'est l'espoir d'une existence meilleure qui envahit la jeune fille quand elle descend du train et foule du pied le sol de cette ville du Nord.

   Le sort en a décidé autrement, elle rencontre August qui n'aura rien d'un Prince Charmant et se retrouve enceinte de jumeaux à 17 ans. Le récit d'Ayana Mathis me rappelle beaucoup les chansons réalistes françaises où les hommes sont invariablement volages et dépensiers et les femmes condamnées à les supporter. Hattie et ses filles semblent condamnées à aimer les mauvais garçons, comme s'il s'agissait d'une malédiction.

   Les jumeaux meurent très jeunes d'une pneumonie dans un chapitre inaugural poignant et la jeune mère, elle-même encore presque une enfant, perd un peu de son âme, un peu de sa sève. D'autres bébés arrivent très vite et ils poussent entre une mère enfermée dans son chagrin et un père qui sait les amuser mais pas s'occuper d'eux matériellement. Les grossesses se succèdent et la maison ne peut pas s'agrandir indéfiniment. August dilapide son salaire de manoeuvre en folles soirées et Hattie tente de survivre et de nourrir sa tribu avec presque rien : pas assez de sève pour trop de bourgeons ! Elle mène son monde à la baguette, son combat pour leur subsistance ne laissant quasi aucune place pour la tendresse. 

   Chaque chapitre nous permet d'avancer dans la vie d'Hattie, de son adolescence "volée" par une maternité précoce à une vieillesse où la rage qui l'animait et la faisait tenir s'est calmée. L'auteur donne la parole dans de nombreux chapitres à ses enfants et le lecteur perçoit Hattie à travers leur regard. Il  mesure l'impact de son caractère et de ses choix sur les existences souvent cahotiques de ses "petits". Il leur est parfois facile d'imputer à leur mère leurs échecs, on devine en filigrane que d'autres facteurs entrent en ligne de compte : homosexualité vécue comme honteuse, troubles nerveux, addictions à l'alcool ou au jeu, maladie... 

   Ce roman s'apparente par certains aspects à une tragédie : la souffrance initiale de la mère rejaillit sur sa progéniture et le lecteur assiste, impuissant, aux malheurs qui s'abattent sur l'arbre et sur ses fruits. Portée par une langue sobre, cette histoire se termine par une note d'espoir, un geste tendre mais bourrue d'Hattie envers sa petite-fille: le vieil arbre va peut-être enfin faire pousser un beau fruit...