P1020017.JPG

 

   La lecture du roman de Nicolas Delesalle m'a donné l'envie de me replonger dans des textes écrits il y a une dizaine d'années. J'y évoquais les figures marquantes de mon enfance et en particulier leur cuisine.

   Il y a quarante ans, du temps de la chasse au cholestérol (bon ou mauvais, les médecins ne s'arrêtaient pas alors à ce genre de distinction), Mémé était devenue une cuisinière zélée de l'allégé, jusqu'à traquer le gras et le sucre là où naturellement ils doivent se trouver, c'est à dire dans la pâtisserie. Ma plus jeune soeur et moi avions l'habitude de passer quelques jours à Saint-Jacques, petit hameau près de Quimperlé, pendant les petites et les grandes vacances. Une de nos occupations favorites, avec laver nos vêtements au lavoir et faire de la trottinette dans le jardin, était de réaliser des desserts avec Mémé. Ces fameux desserts 'light" : mousse au chocolat avec uniquement des blancs d'oeufs battus et un chocolat de médiocre qualité, quatre-quart dont ma grand-mère avait allègrement diminué par deux les proportions de sucre et de beurre, tarte aux pommes dont la pâte brisée était aussi dure que du caillou...

   Qu'importe, le plaisir de manger ce que nous avions préparé n'en était pas moins grand. Il était plus grand encore, certains après-midis d'été, quand Mémé emballait les gâteaux dans un torchon, que Pépé sortait sa vieille gourde, dans laquelle le sirop prenait un goût métallique et, que l'ensemble des provisions était soigneusement rangé dans les sacoches du vélomoteur de Pépé. Cela ne signifiait qu'une chose : une promenade jusqu'au manoir du Ménec, à l'époque une ruine, maintenant un hôtel-restaurant. Après avoir marché jusque-là, nous attendions que Pépé nous rejoigne en vélomoteur pour un goûter en pleine nature, où il fallait batailler contre quelques guêpes peu difficiles que les gâteaux attiraient.

   La cuisine de ma grand-mère ne lui valait que peu de compliments : qui goûtait sa blanquette de veau s'en souvenait longtemps mais pas forcément en bien... Cela ne nous empêchait nullement de prendre du poids. Mes parents avaient pris l'habitude de nous peser avant et après le séjour pour mesurer l'ampleur des dégâts. Le triple dessert : yaourt, fruit, bouchée Suchard (mais attention une demi-bouchée seulement, il convenait d'être raisonnable !) participait beaucoup du plaisir qu'enfant, nous avions à partir chez nos grands-parents. Qu'il était doux de briser le diktat maternel du dessert unique ! Rituellement nous grossissions, rituellement aussi nous nous initions aux tâches qui feraient de nous des femmes au foyer accomplies : canevas et tricot. Que sont-ils devenus ces canevas aux motifs naïfs que Mémé nous achetait au marché, où se cachent ces ébauches d'écharpes faites avec la laine de pulls que Mémé avait détricotés ?

  Un autre grand plaisir des vacances, c'était d'apprendre la valse. Le volume de la radio presque à fond, nous esquissions quelques pas de danse dans la cuisine avec Mémé comme guide, ma si minuscule Mémé, dont j'atteignais la taille à dix ans, virevoltait au son de la musique. Nous nous emmêlions dans les pas, nous nous marchions sur les pieds mais en rêve, nous étions au bal à Vienne.

   Parmi les bonheurs simples figuraient en bonne position les dictées que ma mère avaient pu faire à l'école primaire et, que ma grand-mère avait conservées. Elle nous les dictait avec la fierté et les trémolos d'angoisse dans la voix de qui n'a que son certificat d'études et se sent peu légitime dans le rôle de la maîtresse. Il fallait voir avec quel plaisir elle maniait le crayon rouge pour signaler nos fautes et les corriger de son écriture appliquée, mais toujours un peu tremblante.

  Mais le meilleur de ces vacances, c'étaient les histoires qu'elle nous racontait le soir avant de dormir. A force de supplications et de cajoleries, nous parvenions à la faire dormir dans notre chambre sur un matelas, et elle faisait revivre pour nous des personnages hauts en couleurs de sa jeunesse, du curé de la paroisse aux jeunes fêtards revenant en chars à banc d'une noce.

   Cette petite fée de mon enfance avait pourtant un fichu caractère et ne se montrait pas toujours tendre avec mes parents. Elle a passé ses dernières années dans un foyer-logement, son esprit était retourné en enfance et dans les couloirs, elle s'entraînait à la course pour battre ses copines à la récréation. Son esprit l'avait ramenée à la source, à ses origines, si loin de nous.Légère et vive, elle n'avait plus d'autre souci que d'être plus rapide que ses camarades de classe. Elle était, prompte aussi, à donner des coups de pieds dans les chevilles des pensionnaires qu'elle n'aimait pas, redevenue petite pour le meilleur et le pire.

  Dans un coin de ma mémoire, elle tourne et tourne encore au son de la valse...