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   Bien calé dans mon fauteuil Stressless, je regarde sur mon Imac les photos de la semaine dernière, passée à Trégunc chez Héloïse. Assez esthétique ce gros plan sur le cordage, les différentes nuances de bleu sont aussi intéressantes. Mais cette photo ne reflète pas vraiment les souffrances que j'ai endurées pendant ce séjour. Petit retour en arrière !

   Comme chaque mois de juillet depuis que je dirige le département Lettres Anciennes de l'université Paris-Sorbonne, je me replonge avec délice dans la relecture des Bucoliques de Virgile. Je songe même à introduire quelques saillies drôlatiques dans mon cours sur ce chef d'oeuvre. L'âge aidant, je m'accorde quelques facéties que les étudiants semblent apprécier. Marianne, mon épouse, a quitté notre appartement des Buttes-Chaumont pour une virée romaine, en quête d'inspiration pour son dernier ouvrage : "Agrippine et Néron : le crépuscule de la famille". Je suis seul, je suis bien et puis un coup de fil de notre fille perturbe ce moment de quiétude. Elle veut s'assurer que sa mère vient bien garder Emilie la semaine suivante. Ma tendre moitié a certainement oublié cette obligation et je ne me vois pas lui demander de quitter Rome pour rallier le bout de la terre, ce Finistère où Héloïse a décidé de s'installer. Je lui explique la situation.

   " On fait comment ? Pierrick et moi avons pris nos billets pour Bath, qui va s'occuper d'Emilie ? Tu viendrais ?

   Moi ? j'ai horreur de la province, du bord de mer, de la culture bio et des enfants ! Ma fille habite un bourg près de la mer, fabrique du pain avec des graines oubliées, qu'elle ressuscite avec passion sur les terres des parents de son mari, et a conçu une fillette de cinq ans qui tient plus du feu follet que de l'être humain.

   - Alors ? On fait comment ?"

   J'ai cédé, pris le train pour la Bretagne et posé un pied peu enthousiaste sur le quai de la gare de Concarneau. La petite famille m'attendait dans le hall, trois silhouettes en jeans et tee-shirts revendicatifs : "Le bio, c'est beau !", "Le bio c'est la vie !" pour les grands, "Biotiful" pour la petite ! Pathétique... Pas le temps de dire ouf, les deux tourtereaux nous déposent à la ferme et repartent immédiatement pour leur destination de rêve, la plus grande foire bio européenne : " We are BIO ".

   Je jette de nouveau un oeil sur mon ordi, ce bateau était à quai au petit port de Trévignon. J'ai profité d'un rare instant de répit, Emilie se goinfrait d'une barbe à papa, pour prendre mon temps, chercher le bon angle et réaliser cette photo épurée qui correspond bien à mon univers. Je passe à la suivante, l'esthétique en prend un coup : elle montre une petite fille hilare sous son bob rouge, qui me montre fièrement sa famille haricots. Cette photo, je l'ai prise le mardi, au marché à la ferme de Trégunc. Héloïse avait dressé une liste des tâches à accomplir dans la semaine et l'avait bien mise en évidence sur le frigo,  mardi : récupérer le panier à la ferme Le Gloanec. C'était dans mes cordes, quelques kilomètres dans la Méhari hors d'âge de ma fille, récupération du panier en milieu hostile et retour à la maison pour me replonger dans la lecture du Monde. C'était sans compter le machiavélisme des amateurs de bio, une partie du panier était préparée, pour les haricots et les fraises, il fallait les cueillir ! Non seulement leurs produits sont plus chers mais en plus, ils font travailler le client ! J'allais rebrousser chemin mais Emilie s'était déjà précipitée dans le champ de haricots. J'ai jeté un regard désespéré sur mes mocassins italiens, leur ai dit adieu et me suis lancé à mon tour. Autour de moi, des familles riaient et semblaient partager un bon moment. Personnellement, ce ramassage ne me laisse pas un souvenir impérissable, j'avançais péniblement dans une rangée et sélectionnais les haricots les plus fins pour les mettre dans mon sachet 100% recyclable, Emilie me suivait, et jouait avec trois haricots: deux grands et un petit, le papa, la maman et le bébé... Je l'écoutais babiller et pendant une fraction de seconde, j'ai trouvé que cette journée n'était pas si horrible. Photo suivante, Emilie, la figure barbouillée de jus de fraises, la gourmande les gobant plus vite que son ombre. Il a fallu que je sacrifie un de mes mouchoirs Burberry pour nettoyer ce petit goret ! Affreux !

   La photo qui vient après m'attendrit, jeudi matin : cours de natation ! J'ai amené une demoiselle grognon à la piscine de Concarneau. Elle tient de moi et nage comme une enclume mais Héloïse s'obstine et veut la transformer en sirène. Son minois est tout chiffonné sous son bonnet de bain. Elle regarde vers les gradins où je me suis installé, Blandine non pas dans la fosse aux lions mais Emilie dans le grand bassin. Même manque de coordination que moi, même allure pataude, j'ai presque pitié d'elle et pourtant je n'aime pas les enfants. A la sortie du cours, direction la Ville Close et une énorme glace pour récompenser la nageuse "émérite". L'après-midi, nous sommes allés à la plage de Kersidan. Ce n'était pas dans le programme mais il fallait bien étrenner le kit seau, pelle, moules étoiles de mer que j'avais eu la faiblesse de lui acheter dans le magasin de jouets près du glacier. Avant de se rendre au bord de la mer, je me suis équipé chez Decathlon. C'était la première fois que je franchissais la porte de cette enseigne. C'était aussi la première fois en vingt ans que j'allais à la plage. Toute honte bue, je me suis équipé en bermuda, tee-shirt et tongs. Quel horrible après-midi ! la chaleur, la promiscuité, la crème solaire qui poisse et le sable qui colle... C'est vrai que sur la photo à la plage, la petite a l'air heureuse, elle pose près du château construit à quatre mains. Ces enfants, c'est incapable de s'occuper tout seuls ! J'aime bien aussi le cliché où elle patauge dans une flaque d'eau bien chaude ou encore celui où elle discute avec le crabe qu'elle a attrapé et mis dans son seau. Bilan de l'après-midi, coup de soleil pour le grand-père ! Encore une journée à oublier !

   Je fais défiler les photos et m'arrête sur celles prises le samedi au pardon de Trévignon. Foule de touristes, odeurs de merguez, manèges bruyants, j'ai cru mourir ! Ah cette fête, elle n'était même pas sur le programme ! Nous sommes tombés dessus par hasard en cherchant un restaurant trois étoiles que j'avais repéré dans le guide Michelin, une récompense que je m'accordais pour cette semaine éprouvante. Nous ne l'avons pas trouvé et comme Emilie avait faim, nous nous sommes arrêtés pour acheter des crêpes à la saucisse à un stand du pardon. Arrivé à ce niveau de déchéance, je me suis dit qu'un tour de manège ou deux ne pouvait pas rendre le moment plus horrible qu'il n'était déjà. Comme les autres parents, j'ai même fait coucou à Emilie à chaque fois que sa soucoupe volante passait près de moi. Lamentable ! 

   Le dimanche est enfin arrivé, l'heure de la délivrance ! J'ai rendu une petite fille un peu remplumée à ses parents, les graines germées ne nourrissent pas autant que les sucreries et repris avec soulagement mon train pour la capitale. A moi le calme, la lecture, les corrections de mon dernier livre sur Pompée, la rétrospective Godard au cinéma d'art et d'essai du quartier ! C'est étonnant mais je n'en retire pas le plaisir attendu. Depuis quelques jours, il me manque quelque chose, un petit truc... Si j'étais honnête, je reconnaitrai que ce petit truc s'apparente à un grain de sel, et plus précisément un grain de sel iodé ...

   Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Diane.