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   Midi et demi, je m'installe comme d'habitude sur un banc de l'esplanade. "Le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle", ce vers de Baudelaire me trotte dans la tête depuis que j'ai quitté mon bureau. L'atmosphère est glaciale et la grande roue à l'arrêt donne le sentiment que le monde est figé.

   Je sors de ma besace marron ma boîte à bento, achetée lors d'un déplacement à Tokyo. Les fleurs de cerisiers qui la décorent apportent un peu de couleur dans tout ce gris. J'ai bien conscience qu'elle dénote et que mon costume Hermès d'une sobriété coûteuse appelle plus les déjeuners dans les restaurants branchés qu'un pique-nique solitaire.

   Tous les midis, je viens me réfugier ici et je savoure ces quelques instants de paix volés au tourbillon de la journée. Le jeune loup que je suis devenu évolue dans le monde de la finance et enchaîne les réunions, où des "costumes-cravates" jouent avec des millions comme si c'étaient des jetons de poker. Je ne suis pas le plus mauvais à ce jeu, il suffit de voir le montant de mes primes.

   Je ne suis pas malheureux, pas heureux non plus sans doute. Si la roue de la vie pouvait tourner à l'envers, ferais-je les mêmes choix ?

   HEC et ce poste de directeur financier? Je rêvais d'une prépa véto mais Papa et Maman, enchaînés à leur modeste exploitation agricole voulaient d'un autre univers pour moi, d'un univers où on n'a pas de combinaison de travail, de bottes pleines de boue et parfois la main dans le cul d'une vache !

Aujourd'hui, j'aurais peut-être mon cabinet spécialisé dans les animaux de la ferme et je parcourerais la campagne avec mon setter sur le siège passager. Je connaîtrais les velages difficiles en pleine nuit mais aussi le café du matin avec les grosses tartines beurrées en compagnie d'agriculteurs qui auraient toute confiance en moi.

   La roue tourne encore à l'envers et je revois Emilie, la discrète à lunettes. Elèves dans la même classe de la petite section à la Troisième, je l'ai vue grandir et devenir une jeune femme posée, aux éclats de rire brefs mais intenses. Elle aurait pu être ma petite amie mais je me disais qu'à Paris, m'attendait sans nul doute celle qui conviendrait mieux au golden boy que j'allais devenir.

Aujourd'hui, si j'avais été moins calculateur, nous serions peut-être ensemble, et des cris d'enfants rompraient le calme de mon appartement. Des magnets rigolos, des listes de courses, des petits mots doux recouvriraient le frigo. Le mien, un américain au design étudié, fait de magnifiques glaçons...

   La roue est à l'arrêt, elle attend le week-end pour se mettre en branle. Je finis mon sandwich et range ma boîte et les roses délicats des sakuras qui l'embellissent dans ma besace marron. Encore deux jours de boulot et samedi, direction la Bretagne. Je prends le TGV de huit heures pour pouvoir déjeuner avec mes parents et participer l'après-midi au rallye organisé par les anciens élèves du collège. L'idée est sympa et la perspective de sillonner les petites routes de la presqu'île de Crozon avec Emilie comme co-équipière n'est pas déplaisante...

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de celle-ci.