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   Le diable se cache peut-être dans les détails, la beauté aussi se dit-elle en regardant par la fenêtre de la chambre. Les épingles sur le fil à linge étincellent, leur bleu ravivé par la pluie d'orage qui vient de se terminer. Les gouttelettes d'eau brillent comme de minuscules diamants éphémères. Elle contemple ce jardin après l'averse, ce jardin qu'elle a découvert hier en arrivant dans le gîte que la famille Le Quellec a réservé depuis des mois. Sa fille se marie tout à l'heure à l'église de village. Pourquoi ici dans ce hameau gersois, fief de son futur gendre, et pas chez eux, à La Clarté près de Perros-Guirec ? "Pour le charme roman de la petite église !" lui a répondu Elise." Et puis, comme ça, Maman, les parents de Pierre se chargeront de toute l'organisation".

     Elle entend au rez-de- chaussée la voix tonitruante de son mari. Chez Les "Le Quellec", Yvan parle pour deux, elle sait que c'est souvent ainsi qu'on définit son couple. Lui dans la lumière, elle dans son ombre. Il doit raconter une anecdote particulièrement drôle, les rires montent jusqu'à elle. Réfugiée à l'étage, elle abandonne la vue du jardin pour se regarder dans le miroir au-dessus de la commode. C'est à peine si elle se reconnaît. Ce matin, toutes les femmes de la famille avaient rendez-vous chez le coiffeur et chez l'esthéticienne. Elle examine son visage, ses yeux verts mis en valeur par un maquillage subtil, son carré soigneusement déstructuré pour lui donner plus de modernité. Cette jolie femme que lui renvoie le miroir lui semble une étrangère. Une étrangère à laquelle un tailleur cintré en soie sauvage donne de la classe. Elle ne se sent pas spécialement à l'aise, presque déguisée mais Elise voulait qu'elle soit belle pour l'occasion.

   Elle distingue le rire en cascade de sa fille, celle-ci a hérité du tempérament solaire de son père. Ce matin, au petit-déjeuner, Marie  a soulevé la masse de cheveux châtain clair de sa petite devenue si grande, et caressé sa nuque, un geste tendre qui date de l'enfance. Sa fille a voulu que toutes les fleurs à l'église soient blanches, pour "coller avec l'ambiance du lieu". Hier, en fin d'après-midi, elle s'est échappée de la maison et a fait un saut à l'église. Elle a glissé derrière les majestueux bouquets de lys déjà en place une poignée de "queue de lièvre" qu'elle avait cueillie sur le sentier côtier près de leur maison. Un rappel discret de sa présence, un petit porte-bonheur, un minuscule bout de Bretagne.

" Marie, tu descends ! On va bientôt partir ! " Elle ne répond pas tout de suite à l'appel d'Yvan. Un dernier regard par la fenêtre, le soleil a refait son apparition. Elise va se marier sous un ciel radieux. Elle descend précautionneusement l'escalier, en équilibre instable sur les escarpins dont elle n'a pas l'habitude. Elle rejoint le cercle animé de la famille le Quellec, frères, soeurs, cousins, cousines et Yvan s'empare de sa main. 

   "La mère poule a l'air chagrin : elle ne veut pas lâcher son poussin ! " s'exclame-t-il avec un clin d'oeil appuyé à son public conquis d'avance. Il lui chatouille le menton : "Allez, on fait risette à son Yvan chéri !". Marie esquisse un sourire forcé et lâche sa main. Elle s'avance vers la porte d'entrée et franchit le seuil. Elle s'avance dans le jardin, seule, mais dans la lumière.

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les "queue de lièvre"

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'ispire d'une magnifique photo de Julien Ribot.