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   Pierre, leur fils, les a ramenés chez eux, après le repas de Noël qui a réuni toute la tribu. Jean s'est dirigé vers le salon, s'est calé avec un soupir d'aise dans son fauteuil et a commencé une grille de mots croisés. Elle ne lui donne pas cinq minutes avant de piquer du nez sur les définitions alambiquées de Michel Laclos. Je dois vieillir, se dit-elle, fatiguée elle aussi par cette réunion familiale, où on parle fort, on s'exclame, on s'esclaffe, on refait le monde tout en dégustant les plats préparés par Marie, sa belle-fille préférée.

   Sur la table de la cuisine, Pierre a déposé un grand sac, rempli à ras bord des cadeaux du Père Noël, le rondouillard aux joues rouges qui a plus ou moins bon goût. Elle sort un à un les présents et prend le temps de vraiment les regarder. Tout à l'heure, au moment du déballage chez leur fils aîné, elle a bien joué sa partition, poussant des "Oh !"et des "Ah!" enthousiastes à chaque cadeau débarrassé de ses papiers colorés et de ses rubans entortillés. Nathalie, leur fille, lui a offert une liseuse, non pas la Kindle espérée mais le vêtement un peu désuet qui tient chaud aux mamies frileuses. Elle l'a choisie parme, une couleur de vieille, qui convient sans doute dans son esprit aux 70 ans de sa mère. Pierre, efficace comme toujours, a joué la sécurité : un chèque cadeau dans sa librairie préférée. Elle a trouvé aussi au pied du sapin un paquet venu de loin, du Cambodge où sa petite-fille Héloïse, vit depuis deux ans. C'est un album de photos, elle le feuillette et soudain s'arrête sur une image : un moinillon surpris en plein saut par l'objectif. Son regard se perd dans la couleur sublime de son habit : un orange éclatant, vivant, que la lumière sublime. Le contraire d'une couleur de mamie ! Elle prend le temps de s'asseoir et ferme les yeux pour se livrer à un de ses exercices favoris. Elle n'a jamais évoqué avec personne ce petit jeu auquel elle se livre depuis l'enfance. Si elle le dévoilait maintenant, ses enfants la soupçonneraient de craindre Alzheimer. Depuis longtemps, elle aime ramener à elle des souvenirs heureux, petits briques qui fabriquent un rempart parfois dérisoire face à un présent difficile. Ce soir, elle va partir de cet orange venu d'ailleurs et repêcher dans sa mémoire cinq moments "orange". Très vite, elle visualise cinq objets : un bouquet de roses, une glace à la mangue, un couvre-lit en chenille, des épluchures de clémentines et de la marmelade. Ensuite, elle les range mentalement par ordre chronologique et se laisse emporter sur la vague du passé.

   Le couvre-lit en chenille, un achat avec Jean pour leur premier logement. Elle avait aimé le orange mat, presque patiné de cette parure commandée à La Redoute. Le tissu était un peu rêche mais il était tellement beau quand il sèchait sur le fil dans le jardin, sous le soleil d'août.

   Les épluchures des clémentines qui traînaient toujours sur la table de la cuisine, après le goûter de Nathalie quand elle était enfant. Le gant de toilette qu'elle utilisait pour nettoyer la frimousse de sa fille gardait toujours des traces orangées, de la couleur diluée mais tenace.

   Le bouquet de roses orange offert par une classe de Sixième particulièrement coriace à la fin de l'année scolaire. Quand Sébastien, elle se souvient encore de son nom, s'était avancé vers son bureau après le retentissement de la sonnerie et lui avait tendu cette brassée de fleurs, elle était restée sans voix. Elle, Madame Le Hénaff, qui avait réponse à tout, savait tuer dans l'oeuf toute velléité de bavardage, n'en menait pas large. Elle avait balbutié quelques mots de remerciement, n'avait pas senti venir les larmes mais les avait accueillies sans honte. Un temps, le nez plongé dans les roses d'un orange subtil, léger, elle avait baissé la garde.

   La glace à la mangue dégustée en Ville Close à Concarneau juillet 2013. Elle se promenait avec Jean et la chaleur leur avait donné envie d'entrer chez un glacier réputé. "Vanille, comme d'habitude ..." lui avait dit son mari. Non, elle avait pris trois boules de mangue, une envie de manger de l'exotique, de la couleur, un petit morceau d'ailleurs dans chaque cuillère.

   La marmelade d'oranges amères. Aux dernières vacances de Pâques, Jean et elle avaient séjourné à Penzance en Cornouailles anglaises dans un hôtel en front de mer. Au petit déjeuner, ses yeux pouvaient se poser sur le bleu du ciel et des vagues au travers des baies vitrées et venir ensuite se concentrer sur la marmelade qu'elle étalait sur son toast, le orange clair de la confiture et celui plus sombre des zestes.

   Elle ouvre les yeux, revient doucement au moment présent et recommence à piocher dans son cabas. Tiens, un tupperware avec deux parts de bûche, gentille attention de Marie. C'est drôle, la petite scie en plastique qui décore l'une d'elle est orange...

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Sabine.