Source: Externe

 Ce texte est ma participation à l'atelier d'écriture de Leiloona. Il s'inspire d'une photo (très énigmatique) de Marion Pluss.

 

   Manon râle tout en montant les escaliers pour atteindre le quatrième étage de cet immeuble très cossu du 16ème. Elle a perdu à la courte paille ce matin à la rédaction du journal "Claudette" et se voit dans l'obligation de participer au cours de relaxation hyper branché de Abhra, la nouvelle coqueluche du Paris fortuné. Bien évidemment, ça ne s'est pas bousculé au portillon pour assister à une séance et le sort l'a désignée ! 

   Elle arrive au quatrième et s'arrête devant la fenêtre et ses carreaux aux inscriptions mystérieuses. De l'ésotérique dès le palier, chapeau l'artiste, se dit-elle en s'avançant vers la porte entrouverte. Des effluves parfumés parviennent à son nez qui se fronce automatiquement. Elle découvrira plus tard que l'odeur provient de bougies Colette "Benjoin/Jasmin" , association originale mais peu concluante en terme de senteur, l'équivalent des macarons épinards/chocolat proposés dans certaines pâtisseries rebaptisées Ateliers du goût.

   Elle pénètre dans les lieux et est accueillie dès l'entrée par un jeune Indien, tout de blanc vêtu, le regard velours et les cils papillonnant. Abhra la convie à s'avancer et à rejoindre le groupe qui se trouve dans une vaste pièce baignée de lumière. Au téléphone, lors de l'inscription au cours, la secrétaire du "gourou" avait précisé qu'il fallait une tenue confortable, blanche de préférence. Manon s'est donc précipitée au magasin de sport le plus proche et a acheté un grand tee-shirt et un legging premier prix. Elle gagne rapidement un tapis dans le fond de la salle, bien consciente que ses habits ne correspondent pas au standing attendu. En même temps, à 150 euros la séance, elle aurait dû s'y attendre. Ces dames ( un rapide coup d'oeil lui a permis de constater que la gent masculine ne fréquentait pas le lieu) portent des vêtements amples, à la sobriété étudiée, haute couture à n'en pas douter. La jeune journaliste se doute que l'agent comptable du journal se serait étranglé en découvrant sur sa note de frais une tenue décontractée de chez Kenzo. 

   Le cours commence, Abhra les invite à se laisser porter par sa voix, par ses paroles qui coulent comme du miel. Allongée sur son tapis, Manon ne ferme pas les yeux comme il le suggère mais les garde mi-clos pour observer à son aise le déroulement de la séance. Abhra circule dans la salle, ne cessant jamais de parler, mélangeant aux fondamentaux des cours de relaxation des réflexions plus fumeuses sur la spiritualité indienne. Sa voix, suave, est contredite par son regard, celui d'un rapace, cruel et froid. Plus besoin de jouer la comédie, ses élèves ont les yeux clos et le sourire aux lèvres. Il circule et au passage caresse d'un doigt léger des lèvres, des joues, une cheville dénudée. Ses mains sont douces et ces dames ronronnent, son regard, lui, n'est que mépris pour ces corps étalés. Il s'approche de Manon et s'apprête à lui effleurer la joue. Elle ouvre grand les yeux, attrape son poignet et lui lance "pas touche" ! Il la fixe, de l'air offusqué d'un sultan insulté par une de ses concubines. "Abhra, le Kaa du 16ème", Manon a déjà en tête le titre pour son article dans "Claudette".