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   La dénomination "document littéraire" a excité ma curiosité et m'a amenée à découvrir le livre de Sylvain Pattieu. La narration est un étonnant patchwork dont la trame principale est le récit chronologique d'une grève de travailleurs sans-papiers. L'auteur habite le dixième arrondissement de Paris, près du boulevard de Strasbourg " le pays du cheveu, de l'ongle, du soin à petit prix". La plupart des salons de beauté qui s'y trouvent emploient des étrangers en situation irrégulière. Tout le monde le sait, tout le monde se tait , business is business ! 

    Sept employés du VIP, 50, boulevard de Strasbourg, vont rompre cette "omerta" qui ne dit pas son nom. Le 10 février 2014, la grève est décidée pour obliger le patron à verser les salaires qu'ils attendent depuis des mois. Sylvain Pattieu découvre presque par hasard ce conflit et va le suivre jusqu'à son dénouement, l'obtention soixante-quinze jours plus tard du récépissé préfectoral qui va permettre aux travailleurs d'obtenir leurs papiers.

   Ce livre ressemble à un carnet de notes où seraient consignés les propos des employés , des membres de la CGT, des clients, des soutiens de passage. Ces propos évoquent aussi bien leur vie personnelle que leur métier ou la grève en cours.

"Lin Mei : le patron, décembre et janvier, il ne paye pas, et puis ensuite il est parti. Il a dit qu'il paierait tout le monde le 25 janvier. Et là, rien, et puis le 28, il est parti. Il est en Côte d'Ivoire, on dit. On n'en sait rien. On continue le travail, on se paye. Il y a sept personnes qui travaillent ici. Cinq Chinois pour les ongles, deux Africaines pour les cheveux. On veut tous être régularisés.

Elie : Les Ivoiriennes et les Chinoises, il y a la barrière de la langue, c'est sûr, mais ça n'empêche pas des contacts. J'ai des photos où on est tous autour de la table. J'en ai même une où les soutiens et les Ivoiriennes mangent avec des baguettes, les Chinoises avec des fourchettes."

   L'auteur vient régulièrement rendre visite aux grévistes et se documente sur leurs métiers, sur le" milieu " de la beauté à prix cassés et la réflexion se fait plus générale. L'historien, voire l'économiste pointe le bout de son nez et resitue cette grève dans un contexte plus large : celui d'un commerce mondialisé et de plus en plus dérèglementé.Cela donne des pages presque "techniques" qui ne manquent pas d'intérêt.

D'autres passages du livre sont plus personnels, il est en position d'observateur dans cette boutique mais pas un observateur neutre. Son regard est influencé par ses convictions politiques, par ses lectures, par sa culture.

"Il n'y a pas que dans la vie, dans les livres aussi on coupe, on vend les cheveux, on tond les crânes. Fantine, dans Les Misérables, est renvoyé de sa fabrique à la fin de l'hiver, elle a confié Cosette aux Thénardier, ils réclament dix francs pour une jupe de laine, elle entre alors chez le barbier. "Son or était sur sa tête et ses perles étaient dans sa bouche", écrit Hugo, admirables cheveux blonds et belles dents blanches, coupez-les, dit-elle au barbier...Elle achète une jupe en tricot, elle dit "Mon enfant n'a plus froid, je l'ai habillée de mes cheveux".

Un documentaire littéraire serait donc cet objet "protéiforme" qui "brasse" le général et le particulier, l'intime et le professionnel, le politique et le culturel... 

Une lecture hors des sentiers battus que je vous recommande ! 

 

 

   

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Les employés du salon VIP mercredi devant l'établissement 50, boulevard de Strasbourg (10e).  Photo : AurélieSarrot/Metronews