Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona.Il s'inspire d'une photo de Marion Pluss.

    Jean et Marie prennent le métro pour se rendre, comme tous les jeudis après-midi, au thé dansant, rue Mirepoix. Contrairement aux apparences, à leurs vêtements classiques, un peu désuets qui semblent les unir, il ne s'agit pas d'un couple mais de deux partenaires de danse. Jean a toujours eu ce style bon chic bon genre, le jeune homme rangé est devenu un papy à Barbour et casquette en tweed. Marie, ah Marie... C'est une toute autre histoire !

   Marie Cudelec, alias Madame Pète-Sec pour ses étudiants de Polytechnique, a occupé quarante ans sa chaire de Mathématiques Appliqués. Quarante ans de tailleur-pantalon, de cheveux courts, de lunettes vissées sur le nez et pour parachever le personnage, un air revêche qui ne donnait envie à personne de la contredire ! Quand elle s'avançait vers un amphi, l'on entendait tout d'abord le claquement sec de ses bottines à talons et puis elle apparaissait, petite silhouette dynamique, tourbillon d'énergie et commençait son cours avant même d'avoir atteint l'estrade. Ensuite, elle noircissait le tableau de démonstrations brillantes et rares étaient ceux qui pouvaient la suivre.

   Personne n'aurait pu se douter que ce redoutable dragon avait été une petite fille et une adolescente timide que sa mère se plaisait à habiller comme une princesse. La princesse était devenu dragon un soir d'été, un soir où l'alcool avait coulé à flot et échauffé les sens. De ses bleus, elle avait fait des écailles, une cuirasse et la métamorphose avait eu lieu. A partir de ce jour, elle avait vécu pour les études, le savoir dans ce qu'il a de plus froid et de plus abstrait. Elle avait nié son corps pour devenir un pur esprit.

   A l'heure de la retraite, Marie avait été désemparée. Sans ses cours, ses travaux de recherche, elle avait le sentiment de n'être plus rien. Ses journées s'écoulaient, vides, et elle mangeait pour passer le temps. De confortables rondeurs l'avaient obligée à abandonner ses tailleurs-pantalons. Un matin, elle était entrée dans la chambre de sa mère, décédée depuis longtemps, avait ouvert son armoire, dans l'espoir d'y dénicher une tenue portable. A l'intérieur, se trouvaient les plus belles robes de celle-ci, les robes qu'elle avait gardées, incapable de les donner au Secours Populaire. Elle les avait effleurées de la main, velours, satin, soie, glissaient sous ses doigts. Une légère odeur de naphtaline mêlée de lavande avait envahi la pièce. Elle avait enlevé son pyjama et choisi une robe en velours bleu-vert. Elle l'avait revêtue avec une certaine fébrilité. Avant de se regarder dans le miroir, elle avait pris dans le tiroir de la commode une paire de bas, au toucher délicieusement doux, et les avait passés. Sur la coiffeuse, la brosse à cheveux de Maman semblait l'inviter à se coiffer. Elle avait peigné sa chevelure qui n'avait pas connu les ciseaux du coiffeur depuis son pot de départ et qui étaient maintenant mi-longs.

   Elle s'était tournée vers le psyché et avait examiné attentivement la femme qui se reflètait dans le miroir : plus vraiment une princesse mais pas non plus un dragon... Quelques pas de danse pour faire virevolter la robe lui avaient rappelé l'amour de sa mère pour la valse ou le paso-doble. Elle avait quitté la chambre et s'était précipitée dans son bureau ! Sur Internet, elle avait rapidement trouvé un thé dansant près de chez elle. Sans trop réfléchir, elle s'était promis de s'y rendre le jeudi suivant. C'était il y a dix ans.

   Jean et Marie sont arrivés à la bonne station, il ne leur reste que quelques centaines de mètres à faire pour arriver au "Luis Mariano", le dancing où ils se sont connus. Marie sent ses pieds qui frétillent, pressés de fouler le parquet ciré... Dans son sillage flotte un parfum, "Joy" de Patou, le parfum de ses vingt ans , de sa féminité retrouvée.