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Ce texte est ma participation à l'atelier d'écriture de Leiloona. Mon texte s'inspire d'une photo de Vincent Héquet.

 

   Accoudé au bastingage sur le pont avant du ferry, Matthieu offre son visage au vent et aux embruns. Il ferme les yeux pour mieux humer l'air iodé et un léger sourire éclaire ses traits marqués par la fatigue. Il sent ses nerfs se relâcher et profite de l'instant.Les yeux de nouveau ouverts, il distingue au loin Porsmouth qui apparaît peu à peu dans la brume légère. Bientôt, il posera pied en Angleterre et prendra le bus qui l'amènera sur son lieu de pélerinage annuel, Stonehenge. 

   Découvert il y a plus de vingt ans en voyage scolaire, il est resté fidèle à l'endroit et surtout à une date, celle du solstice d'été. Il ne s'est jamais ouvert à ses collègues de cet étonnant rendez-vous, certain qu'ils ne comprendraient pas l'importance de celui-ci. "Une fête pour hippies sur le retour et néo-druides", il a lu et retenu cette accroche d'un magazine à propos du rassemblement qui se tient tous les ans le 21 juin. Se réjouir du retour de la lumière, la célébrer, il n'a jamais jugé cette idée ridicule.

   Dans le bus qui avance cahin-caha sur de toutes petites routes, il tient serré contre lui son sac à dos. Un observateur curieux pourrait deviner des formes étranges qui déforment le cuir. Lui seul sait ce que contient son sac, lui seul sait que cette nuit s'opérera un rituel païen qui lui donnera la force de continuer à exercer son métier.

   Enfin l'arrivée à Stonehenge ! La foule se masse déjà à l'entrée du site et il préfère de pas y rentrer tout de suite. Il s'installe tranquillement au coffe shop et savoure son thé. Il va attendre que la nuit soit tombée pour gagner les toilettes et revêtir sa parure, son manteau en peau et ses bois de cerf. Ensuite, il gagnera le cercle de pierres et se fondra au sein du groupe : familles vêtues de façon ordinaire, druides et druidesse, personnages tout droit sortis de la légende d'Arthur. Beaucoup se diront que son déguisement est impressionnant mais pour lui, il ne s'agit pas d'un costume. Il devient vraiment un cerf, majestueux, puissant, animé par l'esprit de la nature. Ses sens sont plus affûtés et c'est la part la plus animale de son être qui accueille le retour du soleil à 4h52, cette première lueur au milieu des mégalithes qui annonce le renouveau, les beaux jours, la vie qui reprend le dessus.

    Avec l'aube, le cerf le quitte et il réintègre son corps. Il redevient Matthieu, urgentiste à L'Hôtel-Dieu.