Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Marion Pluss.

 

   Sa petite main blottie dans la mienne, nous avançons sur le quai de la gare de Plouaret. J'aperçois la responsable de l'association " Accueillez un enfant pour l'été " qui me fait signe de la rejoindre. Que vais-je lui dire ? Que ces trois semaines avec Paolo, bien que totalement improvisées, ont été merveilleuses... Que lâcher sa main va être douloureux ? Comme d'habitude, je ferai preuve de sobriété et me contenterai d'un "Tout s'est bien passé."

   Quand Jeanne, ma soeur, s'est cassée la jambe en tombant dans les escaliers, j'ai bien sûr compati mais je ne m'attendais pas à ce qu'elle me demande d'héberger Paolo à sa place. Dans la famille, les rôles sont bien définis : Jeanne est l'aînée, mariée, deux enfants, le coeur sur la main et le rire facile. Je suis la petite, la renfrognée, célibataire par choix, jamais aussi heureuse que dans la pépinière que j'ai ouverte. Les plantes, c'est nettement moins casse-pied que les humains !

  J'ai fini par accepter et me suis retrouvée avec d'autres familles sur le quai de la gare à attendre l'arrivée de petits Parisiens. Trois semaines avec un marmot de quatre ans ! Trois semaines que je comptais mettre à profit pour avancer dans la rénovation de la maison que je viens d'acheter... Ce mois d'août ne s'annonçait pas sous les meilleurs augures, surtout que le ciel avait décidé de faire sa mauvaise tête et crachinait vaguement.

   Les enfants sont descendus du TGV avec leurs accompagnateurs et pas le temps de dire ouf, je me suis retrouvée avec un petit rondouillard, une crête artistiquement faite au gel sur la tête et un jogging aux couleurs du PSG. Au secours ! j'allais cohabiter avec un minuscule cliché sur pattes. Où signer pour le rendre ? Il a réussi alors à me faire rire d'emblée à me serrant la main d'un air solennel avant de farfouiller dans son sac à dos pour en sortir une boîte de chocolats toute cabossée. "C'est pour toi, maman a dit que tu m'en donnerais quelques-uns mais il faut pas que je demande !"

   D'autorité, il a placé sa main  dans la mienne et il me semble que nous sommes restés ainsi liés pendant tout son séjour. Des rituels se sont vite installés. Si je ne savais pas trop comment me comporter avec un enfant, lui avait une idée très nette du rôle que devait jouer un adulte...

    Aller main dans la main jusqu'à la boulangerie du village et le regarder quitter les lieux, fier comme Artaban, les joues gonflées par les chouquettes offertes par la commerçante, en portant comme un saint sacrement la baguette toute chaude.

  Aller main dans la main sur le petit sentier qui mène à la plage. Installer le campement, tartiner de crème solaire un zébulon frétillant d'impatience à l'idée de mettre ses pieds dans l'eau et d'étrenner le kit : seau, pelle, moules que je n'aurais jamais pensé un jour acheter.

   Aller main dans la main au marché et lui offrir un moulin à vent en lui précisant que ça convient bien à un moulin à paroles. Céder à la tentation et lui faire essayer une marinière multicolore. "Ne les gâtez pas trop ! " avait insisté Madame Cloarec, la responsable de l'association.Oh, un vêtement, un seul, ça ne va pas le "pourrir" ... Avoir mauvaise conscience mais demander au marchand s'il peut la garder sur lui et repartir avec un garçonnet à crête mais en marinière.

   Lui tenir la main jusqu'à ce qu'il s'endorme l'après-midi et le contempler, la crête en berne, les traits détendus et un léger sourire aux lèvres. Se contraindre à quitter la chambre et à retourner aux travaux de peinture dans le salon. "Ne vous attachez pas trop ! Ils sont seulement là pour un court séjour et leurs familles ne les délaissent aucunement. Elles n'ont tout simplement pas les moyens financiers pour les amener en vacances !" avait ajouté Madame Cloarec. 

Nous sommes arrivés à la hauteur de la responsable et je m'efforce de sourire. Allez, demain je retourne au boulot et cette parenthèse sera vite oubliée.

- Alors comment s'est déroulé le séjour de Paolo ? Merci de nous avoir dépannés, je suppose que cela n'a pas dû être facile tous les jours ?

- Tout s'est bien passé.

   Lui lâcher la main et l'embrasser une dernière fois, un bisou guili dans le cou pour le plaisir d'entendre son gloussement de bonheur. Le laisser repartir vers les siens...

    Ce soir, ma main est orpheline.