Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona

  "Ils sont bons mes chichis, pour le p'tit creux de l'après-midi, ils sont bons mes chichis, avec eux, plaisir garanti"

   Le panier en osier plein de beignets, bien calé sur le ventre,  Simon arpente la plage de Saint-Anne. De sa voix guillerette, il  tente d'éveiller l'attention des vacanciers. Vêtu d'un tee-shirt blanc au slogan éloquent L'été, c'est le pied et d'un bermuda aux motifs psychédéliques, il arbore également une casquette à l'envers et des lunettes de soleil imitation Ray-Ban. Le "kéké" du bord de mer dans toute sa splendeur !

   Nos aoûtiens sont loin de se douter que derrière cette panoplie se dissimule un étudiant brilllant que cet emploi saisonnier amuse. Pendant un mois, Simon troque ses habits BCBG de futur ingénieur contre ceux de "Moumoune, le roi du chichi" et cette parenthèse lui plaît. Il aime particulièrement observer les habitués de Saint-Anne, une plage familiale à laquelle on accède par un petit sentier où les queues de lièvre abondent.Cette année il a choisi d'établir un classement par parasols et prend mentalement des notes sur chaque "microcosme" que ceux-ci abritent.

   Sous le parasol n°1 se trouve un couple que Simon surnomme les "germanopratins". La cinquantaine sportive et élancée, les maillots assortis,d'une sobriété très étudiée, ils ont organisé leur campement de manière très rationnelle. Deux sièges pliants en toile Artiga, une glacière qui sert de table et chacun son sac en osier jaune paille à portée de main. Sur la glacière, le magazine Lire, des mots croisés force 7, un roman de la rentrée littéraire et un polar historique. Aucune chance de leur vendre des beignets. Simon imagine leur goûter : des nectarines bio et une bouteille d'eau pétillante. Pas le genre à aimer le gras et le sucré ! Leur plus grande folie doit consister à croquer chaque soir un carré de chocolat noir Monbana...

   Parasol n°2, Papi et Mami tentent avec plus ou moins de succès de gérer une marmaille nombreuse et bruyante. Ils viennent à peine de s'installer et déjà, Monsieur a tracé un cercle autour du parasol pour délimiter le périmètre que les enfants n'ont pas le droit de dépasser sans autorisation. Opération commando pour la baignade : Mami déshabille et aide à mettre les maillots, Papi est chargé de la crème solaire qu'il étale généreusement sur les petits corps potelés. Cela ne l'empêche pas de remarquer que la benjamine, deux ans et des poussières, a franchi la ligne et se dirige d'un pas décidé vers la mer, son arrosoir à la main. Il récupère promptement la fugueuse qui réintègre le troupeau. A son tour, il enlève son polo et son short et apparaît un magnifique bronzage agricole, la tête et les bras, couleur acajou, le reste du corps d'un blanc laiteux. Simon ne peut s'empêcher de sourire surtout quand le Papi remonte d'un geste viril son slip de bain et lance un "En route, mauvaise troupe", accueilli par des cris de joie. Pour eux, pas de chichis non plus. Il visualise le quatre-quart  et les gourdes pleines de grenadine préparés par la grand-mère.

   Parasol n°3, les ados du coin ont établi leur quartier d'été à l'abri des rochers. Ils ont presque créé un camp retranché. Leurs serviettes servent à délimiter un territoire où les plus de quinze ans n'ont pas droit de cité. De la musique techno s'échappe des téléphones portables et chacun s'applique à soigner son bronzage. Une des filles prévient les autres quand elles doivent se retourner: une demi-heure sur le dos, une demi-heure sur le ventre pour avoir un hâle uniforme. C'est un des conseils beauté du Biba de juillet. Les garçons jouent au frisbee et mettent en avant leurs "pec", vérifiant du coin de l'oeil que les demoiselles ne sont pas insensibles à leur charme. Simon sait que certains après-midi, ils se laisseront tenter par ses chichis. C'est trop "naze" de prévoir un goûter mais l'appel du quatre heures encore bien présent chez ces "grands enfants" leur fera peut-être acheter des chichis, un pour deux sans doute, faute de budget...

   Parasol n°4, son coeur bat un peu plus vite. Depuis le 1er août, une jeune femme arrive à la plage après cinq heures. Elle avance avec difficulté, traînant une jambe recouverte de cicatrices. Simon pense qu'elle doit séjourner au centre de rééducation fonctionnelle tout proche. Elle prend son temps pour étaler sa fouta et ensuite s'allonge avec précaution. Un sourire de pur bonheur éclaire alors son visage. Simon aimerait bien parler à cette brunette aux yeux clairs. Il a remarqué qu'elle lisait des classiques de la littérature française et les annotait, une étudiante en Lettres peut-être ? Il sait qu'elle ne tardera pas à aller se baigner, à avancer lentement jusqu'à l'eau en ignorant les regards sur sa jambe. Portée par les vagues, il n'apercevra plus que sa tête au loin. Allez, courage se dit-il. Avant de continuer sa tournée des parasols 5,6,7,8,9,10... il va tenter sa chance.

"Ils sont bons mes chichis pour Madame Bovary, ils sont bons mes beignets pour Eugénie Grandet "

   Elle lève les yeux de son roman et lui sourit...