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Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Julien Ribot.

   Pierre-Marie contemple avec fierté sa future résidence "d'écrivain". Les murs lézardés, les persiennes piquetées de rouille, les plantes qui poussent dans une joyeuse anarchie, tout le ravit ! Début juin, il avait évoqué pour la énième fois avec Delphine, son épouse, sa volonté de "faire retraite" pendant les vacances pour enfin coucher son histoire sur le papier. Elle lui avait alors suggéré qu'ils louent, en sus de la propriété habituelle en Corse, avec piscine et tennis, un petit cabanon non loin de là pour qu'il taquine la muse. Sa proposition avait rencontré la plus farouche opposition, il lui fallait la pauvreté, l'ascèse, l'inconfort pour que naisse son oeuvre. Pierre-Marie, héritier des laboratoires Flambard, responsable de l'International, veut mettre ses pas dans ceux des poètes impécunieux et des artistes maudits, conspués de leur vivant et encensés après leur mort. En ce mois de juillet 2015, une mue va s'opérer, P.M, pour ses collaborateurs, va devenir un ermite et aura la solitude pour seule compagne...

   Il se décide à tourner la clé dans la serrure pour pénétrer dans son antre, déniché sur "Le Bon Coin" ( Saint-Agathon-Côte d'Armor-Loue ancien atelier de menuiserie-Petit prix). Il franchit le seuil et si l'obscurité l'empêche de découvrir immédiatement l'intérieur, une odeur l'agresse... Cela ne sent ni le renfermé ni le vieux ni l'humidité, cela sent le Monsieur Propre ! Pierre-Marie ouvre les volets et voit s'envoler ses rêves de galetas crasseux. Madame Le Gall, à qui appartient ce bien, a fait le ménage et pas un grain de poussière ne vole dans l'air. Comble de l'horreur, un bouquet de fleurs l'attend sur la table du coin cuisine ! Et pourquoi pas un paquet de crêpes et une bouteille de cidre ? Comment va-t-il réussir à sortir ses tripes dans un lieu aussi "hostile" ? Laissons notre homme s'installer et grommeler contre "les bonnes femmes". Une nuit de sommeil lui rendra peut-être sa bonne humeur.

   La sonnerie de son portable, prélude à l'après-midi d'un faune de Debussy, le réveille à cinq heures. P.M ouvre un oeil, tente de soulever sa tête, agréablement nichée dans un oreiller fraîchement repassé puis s'étire de tout son long dans un lit, ma foi, très confortable. Soudain, il se souvient de sa mission, de son urgence artistique. Il se lève avec promptitude et se dirige vers son ordinateur, installé sur le bureau près d'une fenêtre." L'aube " est propice aux auteurs, elle leur offre son calme et son ciel aux nuances rosées. Les minutes s'égrènent, Melpomène se fait attendre... Pierre-Marie rêve d'un petit déjeuner. Allez, on n'est pas à un jour près ! Il quitte son bureau pour mettre en marche la cafetière et le temps que le café passe, décide d'aller au village acheter de la baguette fraîche et quelques provisions. A la boulangerie, il patiente dans la queue et son regard se porte sur une affichette colorée :"Concours de pétanque le 14 juillet à Trémaloir, organisé par l'association, une joëlette pour Maëlle". La pétanque, ce loisir populaire qu'il pratiquait en secret pendant les vacances chez Papi Jeannot, son grand-père maternel. Les Flambard ne jouent pas aux boules. Ils arpentent les greens, cabotent en Méditerranée, plongent aux Antilles, skient à Chamonix. Il n'était pas trop mauvais à la pétanque, se rappelle-t-il, et par simple curiosité, demande à la commerçante ce qu'est une joëlette. Elle lui apprend qu'il s'agit d'un fauteuil tout terrain qui permet aux personnes handicapées de partir en randonnée ou d'accéder à la mer pour se baigner.

"Vous seriez intéressé ? Mon fils cherche un partenaire. Son copain n'est pas libre ce jour-là, il fait un extra comme serveur dans un restau de la côte."

   Cruel dilemne : ce concours ne risque-t-il pas de tuer dans l'oeuf ses velléités d'écriture ? En même temps, ce serait soutenir une bonne action, donner de sa personne autrement qu'en signant un chèque à l'ordre de l'Unicef, avec un montant déductible des impôts, un geste noble au fond...

"Je ne dis pas non mais je suis un peu rouillé, je n'ai pas joué depuis des années.

- Pas de problème, les gars s'entraînent au boulodrome tous les soirs après le boulot. Vous n'avez qu'à les retrouver là-bas"

   P.M revient du bourg, les bras chargés de courses et l'odeur du café titille ses narines dès le seuil de la maison. Il se prépare un copieux petit déjeuner qu'il savoure tout en parcourant les journaux achetés  au bar-tabac-presse. Bon ! Au travail ! Il se plante à nouveau devant l'écran de son ordinateur et repense à son histoire. Son récit sera autobiographique, il veut exorciser son adolescence tourmentée, ses études de pharma comme papa alors qu'il rêvait du Collège de France et des cours de R.Barthes. Ses vieilles rancoeurs, cuites et recuites, lui ont toujours semblé dignes d'être publiées. Etonnamment, ce matin, il doute. Il lui semble que sa femme est derrière lui, les bras autour de son cou et qu'elle lui murmure à l'oreille : "Il va bien, mon Christian Angot ?"

Un bref regard sur la montre, onze heures... Il est temps qu'il aille jusqu'à Guingamp pour trouver une casquette et des boules de pétanque OBUT, la marque des champions. Un concours, ça se prépare et il ne faut pas lésiner sur le matériel. P.M clique sur la croix en haut de l'écran, s'empare de ses clés de voiture et sort de l'ancien atelier, le sourire aux lèvres...