Source: Externe

 

   Ce n'est pas un goût poussé pour l'oxymore qui m'a incité à choisir ce titre. Il s'est imposé au cours de la lecture de ce premier roman, extrêmement prometteur. La couverture, qui met en scène une tortue prête à succomber à l'ivresse de la vitesse, est un petit bijou. Elle n'est cependant pas révélatrice de la tonalité de l'histoire, plutôt sombre.

   Anders Hill, brillant financier new-yorkais décide de prendre sa retraite à l'approche de la soixantaine. Dans son milieu, ce départ suscite l'incompréhension. Quitter le navire alors qu'on a gravi les échelons pour en devenir le capitaine, que l'argent coule à flot et qu'on jouit d'une position enviable et enviée, d'aucun y voit presque une trahison. Lui juge cette décision en adéquation avec le sentiment qui le hante depuis ces débuts d'une imposture. Il n'aime pas ce qu'il est devenu, un homme occupé à générer des profits pour le bien de la société qui l'emploie, au détriment du facteur humain, considéré comme négligeable. Sa réussite a pour lui des relents de compromission et il pense être plus heureux en abandonnant son poste, sa maison et aussi sa femme Hélène, considérée comme un des multiples trophées remportés lors de son ascension sociale. La première partie du roman nous présente les faits du point de vue d'Anders. Il apparaît comme un personnage complexe, bourré de contradictions, en rebellion ouverte contre son père durant sa jeunesse mais se comportant comme celui-ci avec ses propres enfants. C'est un être de fuite, toujours insatisfait et son plus jeune fils Preston lui ressemble étonnamment. Il pense avoir parfaitement cerné son ex-femme et la présente sous un jour assez peu flatteur.

   La deuxième partie du roman permet à Hélène de donner sa version de leur histoire et c'est là que l'expression "lumineuse opacité" m'a traversée l'esprit. Anders est sûr et certain de connaître sa femme jusqu'à ses moindres travers mais il s'avère qu'il se trompe et que les pensées d'Hélène sont toutes autres que celles qu'il imagine. Souvent, nous croyons que nos proches sont transparents pour nous, alors même que nous ne connaîtrons jamais leur fonctionnement intime. Ils resteront toujours "opaques" et ce n'est qu'en de rares occasions que nous parviendrons à faire la lumière sur ce qu'ils sont. Hélène, beaucoup plus subtile que son mari ne le laisse entendre, sait que leur mariage est imparfait. Elle ne reconnaît plus en Anders le jeune homme entreprenant qui l'avait séduite. La distance qu'il a instaurée entre eux l'amène à rechercher auprès d'un ancien amoureux la tendresse que lui refuse son mari. Elle s'accroche à sa maison, symbole des jours heureux, qui résonne encore des rires de ses deux fils encore petits. La décision d'Anders de divorcer, un cancer du sein, les nombreuses cures de désintoxication de Preston lui rappellent douloureusement que la jeune femme rieuse des photos en noir et blanc n'est plus.

   La troisième partie nous montre les destins entremêlés des membres de la famille Hill. "L'étonnante retraite" d'Anders les a précipités dans une situation inédite dont chacun se sort à sa manière. Pas de happy end superficiel chez Ted Thompson mais un rééquilibrage des relations qui permet à Anders et Hélène d'aborder plus sereinement la vieillesse qui arrive.

J'ai beaucoup aimé ce roman subtil et pour appâter encore plus le chaland, je vous rassure, ce roman abrite bien une tortue, Relic, qui met une journée pour passer de la chambre à la cuisine !

Merci à Marie-Pierre Gracedieu et aux éditions Gallimard