Source: Externe

   Merci Eimelle pour cette pépite que je n'aurais jamais découverte sans ton "mois italien" ! Je viens d'achever ma lecture et je suis encore sous le charme. L'écriture d'Erri De Luca m'a tout de suite évoqué certains poèmes de Pierre Reverdy, des poèmes où les mots sont choisis avec un soin extrême. La simplicité, la rusticité même des certains de ces mots leur confèrent une beauté singulière,qui me bouleverse.

   Dans ce roman, les chapitres sont brefs, s'enchaînent avec rapidité et  les yeux du lecteur courent sur le papier. Ils suivent le narrateur, jeune garçon de treize ans, qui vit dans la petite ville de Montedidio. Il vient de commencer son travail chez mast'Errico, un ébéniste qui partage son atelier avec Rafaniello, un extraordinaire cordonnier, qui a entrepris de chausser les plus pauvres de Naples avant de prendre son envol. Prendre son envol au sens propre, sa bosse renferme des ailes qui ne demandent qu'à sortir pour le mener à Jérusalem, lui qui a fui son pays détruit par les nazis.

   L'histoire que nous conte Erri De Luca mélange détails réalistes et  événements merveilleux. Ces derniers sont d'ailleurs considérés comme "normaux" par des Napolitains pétris de religion et de superstition. Notre jeune héros possède un bien très précieux, "un boumeran" offert par son père. Il s'entraîne à le lancer mais toujours le freine avant qu'il ne s'en aille. Cet exercice porte ses fruits, ses muscles se dessinent, sa silhouette devient peu à peu celle d'un homme. Ce boumeran ne volera que lorsque les ailes de Rafaniello seront assez fortes pour lui permettre de quitter la terre, de vaincre la pesanteur et de glisser sur les ailes du vent. 

   Le jeune garçon se transforme en homme très vite, trop vite. Il lui semble parfois qu'il galope pour rattraper son destin. Sa mère est malade  et hospitalisée. Il doit faire face. Marie, une voisine de son âge, est contrainte d'assouvir les besoins sexuels du propriétaire pour qu'il ferme les yeux sur les dettes familiales. Elle choisit l'adolescent, le modèle pour qu'il prenne sa défense. Ce petit couple de treize ans ne prête pas à rire. Face à l'adversité, ils se créent un univers mi-enfantin, mi-adulte qui les protège des coups du sort.

   Cette histoire, nous la connaissons car le narrateur l'écrit au jour le jour. Il écrit en italien et non en napolitain pour conférer, peut-être plus de solennité, plus de poids à chacun de ses mots. Son récit est émaillé cependant d'expressions napolitaines qui sont le reflet de la mentalité et des moeurs des habitants de Montedidio. Notre héros finit son récit au moment où le "boumeran" et le cordonnier s'élancent dans la nuit étoilée aidés par des esprits, pris peut-être de pitié pour l'âme meurtrie de Rafaniello.

Ce roman, prix Fémina étranger 2002 est "una meraviglia" !

 

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La saveur du réel

Il marchait sur un pied sans savoir où il poserait l'autre. Au tournant de la rue le vent balayait la poussière et sa bouche avide engouffrait tout l'espace. 



Il se mit à courir espérant s'envoler d'un moment à l'autre, mais au bord du ruisseau les pavés étaient humides et ses bras battant l'air n'ont pu le retenir. Dans sa chute il comprit qu'il était plus lourd que son rêve et il aima, depuis, le poids qui l'avait fait tomber.

Pierre Reverdy