Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Kot.

    Je profite du trajet en métro jusqu'au CFA de Boulangerie-Pâtisserie pour avancer dans le livre que Jacques m'a donné à lire. C'est la première fois que j'ai un roman. D'habitude, d'une séance sur l'autre, je lis une petite histoire photocopiée. Le livre est écrit gros et ça parle de pâtisserie. Un homme rêve de devenir le meilleur ouvrier de France et s'entraîne tous les jours. Je fais bien attention de ne pas le salir. Je me suis coupé le doigt avec un couteau de cuisine et j'ai pas envie que du sang tache les pages. Je suis vraiment content d'avancer facilement dans la lecture, je vais pouvoir en parler avec Jacques, mon tuteur.

    C'est mon arrêt, Daumesnil, je mets soigneusement le marque-page offert par ma mère et je range le livre dans ma sacoche. Aujourd'hui, le chef va nous enseigner la préparation et la cuisson des choux. Je presse le pas pour arriver dans les premiers et prendre mon temps dans les vestiaires. J'aime retrouver mon casier avec l'étiquette à mon nom, l'ouvrir et sortir ma blouse. Quand je la mets, j'ai l'impression d'être un autre, un gars bien, un gars comme tout le monde. Sans l'association " Lisons ensemble", je serais encore sur mon canapé toute la journée, à regarder la télé.

   Le dire ne me pose plus problème maintenant. Il y a un an, j'étais illettré et je restais dans l'appart de Maman tout le temps. Parfois, j'allais faire les courses quand elle rentrait tard du boulot. Elle me dessinait sur une feuille ce que je devais acheter et mettait des bâtons à côté pour la quantité. Je planquais ma feuille quand j'étais au supermarché ,peur de me taper l'affiche. Et puis le jour de mon anniversaire,  pour mes 20 ans, Maman m'a donné, avant que je souffle les bougies, une enveloppe. Je croyais que c'était des sous. Non, c'était mon inscription à l'association. 

   Jacques, c'est pas un marrant. Il est à la retraite, c'est un ancien ingénieur. J'ai failli pas rester jusqu'à la fin de notre premier rendez-vous. Il voulait même pas savoir comment j'étais devenu illettré, si c'était ma faute ou celle des profs. Il a dit "Ton passé ne m'intéresse pas, moi je suis avec toi à partir d'aujourd'hui et tant que tu auras besoin de moi !". On a fait des tests et il a vu mon niveau. Il était même pas fâché des résultats. Il m'a dit : "Rendez-vous à la maison de quartier tous les lundis, mercredis et vendredi de 14h à 17h. Je te préviens, il y aura des devoirs à faire."

   Jacques, c'est la vieille méthode, la lecture avec les syllabes, la ponctuation, les accords. J'en ai bavé. A la fin de chaque séance, il me lisait un article d'une revue que je lui amenais. Un jour pour rigoler, je lui ai apporté le "Nous Deux" de Maman et pas "Motos Magazine". Il s'est pas dégonflé, il a lu l'histoire cucul en faisant même les voix. Au bout de six mois à peu près, je savais de nouveau lire sans trop peiner. Jacques m'a demandé ce que je voulais faire de ce savoir. C'est comme ça qu'il la dit : "ce savoir". Je lui ai répondu : entrer en CFA pour devenir boulanger-pâtissier. " D'accord, mon gars, on va s'y mettre !"

    Il m'a aidé pour les démarches, les papiers que je complétais quand il avait corrigé le brouillon. On a fait ensemble le trajet en métro pour que je repère les stations jusqu'au CFA. On continuait à travailler deux séances à la maison des jeunes et une à l'extérieur pour que j'ai plus peur d'aller au supermarché, à la banque, dans tous les commerces. Je m'entraînais à tout lire : les noms des rues, des magasins, les prospectus publicitaires des grandes surfaces et les affiches de cinéma. Avec Jacques, le monde devenait facile à comprendre.

   En septembre, pour mon entrée au CFA, Jacques m'a offert un stylo-plume et des beaux cahiers. En classe, j'écris les cours au brouillon et après, avec lui, je les mets au propre sur mes cahiers. Je crois qu'à l'école, personne n'a vu que j'avais été illettré. Avec Jacques, je suis devenu un gars normal. C'est pas un père pour moi hein, faut pas exagérer,c'est celui qui m'a redonné les mots.