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   Le prologue nous donne le sentiment de prendre l'histoire en cours de route. Une jeune femme vit avec effroi, envie, douleur, une première fois à laquelle elle n'est pas certaine de pouvoir associer le mot amour. Un changement de page, une simple indication temporelle, "six ans plus tard", et nous découvrons l'existence à Milan, devant Santa Caterina, d'un mécanisme, un tour qui permet de déposer dans des bassins de bois des nourrissons que l'on souhaite confier aux bons soins de la ville. Celle-ci se charge de placer les nouveaux-nés dans des familles d'accueil et pour peu que les parents aient laissé un signe distinctif, ils pourront les reprendre à tout moment. Une femme laisse avec une immense peine son bébé. Est-ce la femme de la première page ? Rien ne nous permet de l'affirmer. Ces deux scènes trouveront leur explication vers la fin de l'histoire, Béatrice Masini met en avant deux pièces du puzzle narratif pour intriguer le lecteur.

   Avril 18**, Bianca,dix-huit ans tout juste, de nationalité anglaise, arrive à Brusuglio, un village lombard. Elle a été engagée par Don Titta, un poète au comportement jugé souvent excentrique. Il compte sur elle pour illustrer par ses talents d'aquarelliste le catalogue qui répertoriera les merveilles de son domaine. Don Titta, quand il n'est pas absorbé par l'écriture, se passionne pour l'horticulture et a crée "un jardin extraordinaire" où l'expérimentation est la règle. Notre héroïne trouve difficilement ses marques dans une maisonnée où Donna Clara, la mère de Titta, donne le la. Petite bonne femme boulotte, ancienne beauté, son rôle de reine des abeilles lui redonne de la respectabilité et fait oublier sa jeunesse mouvementée. Elle règne sur le domaine. Sa belle-fille, Donna Julie et ses cinq poussins, les domestiques dont les très jeunes Minna et Pia, le précepteur anglais des enfants, un jeune "apprenti" poète "recueilli par son fils constituent son petit peuple et elle essaie de tuer dans l'oeuf toute velléité d'indépendance. Bien évidemment, derrière son dos, bruissent les cancans et les critiques. Bien évidemment, des alliances se nouent et des amourettes naissent. Bianca apprend au fil des saisons à mieux connaître chacun des membres de la maisonnée, son talent pour la peinture s'affirme, l'adolescente devient femme et s'émancipe, autant que la société de l'époque le permet. 

   Beatrice Masini cultive une passion communicative pour les fleurs qu'elle décrit avec un luxe extraordinaire de détails. Elle leur donne une personnalité que Bianca réussit à faire apparaître dans ses tableaux. Les couleurs flamboyantes de l'été donnent à voir des fleurs pleinement épanouies mais les rigueurs de l'hiver, notre aquarelliste s'en aperçoit, affirment chez elles une autre beauté, une beauté faite de branches nues, de sobriété, de dépouillement.

   Le roman est foisonnant, les personnages nombreux, les détails multiples, les intrigues secondaires nombreuses et le lecteur parfois s'essouffle mais l'impression qui va me rester est celle d'une langue précieuse et délicate.

Petit extrait

" C'est un jardin de campagne, ni italien ni français, différent de tous les autres : un bâtard dont la mère se nommerait beauté et le père expérience; il n'a pas le charme de ses frères anglais, où les fleurs les plus rares ont l'allure dépeignée des herbes folles, où les roses s'appuient aux troncs comme des demoiselles fatiguées, et où d'improbables prés couleur d'émeraude s'étendent, compacts et embellis d'humidité. C'est aussi un jardin plein de contradictions, comme son propriétaire : grandiose et humble à la fois, populaire et altier."

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