Source: Externe

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   Jeanne Benameur est un auteur que j'admire et à bien y réfléchir, ils ne sont pas si nombreux. Je lis beaucoup, énormément diront certains. Je lis du bon et du moins bon. Je lis comme je respire. Je lis peut-être pour mieux respirer. Je lis selon mes humeurs, mes besoins, mes élans du coeur, mes chagrins. Quelques écrivains constituent des points d'ancrage dans mes lectures sauvages. Si j'ai choisi Jeanne Benameur pour ces matchs de la rentrée littéraire 2015, ce n'est pas par hasard mais pour écrire sur un style qui m'emporte, qui m'embarque loin de moi, loin de chez moi.

   Les premières pages de ce roman serrent le coeur du lecteur. La libération d'Etienne, photographe de guerre, est en cours. Il a été longtemps "l'otage" dont l'identité est rappelée une fois par semaine au journal télévisé. Il est dans un avion, installé à côté d'un homme cagoulé,qui a été son interlocuteur masqué pendant les longs mois de détention. Il n'ose pas se laisser aller à la joie, de peur d'être déçu. Son corps, son esprit qui attendent cet instant depuis si longtemps ne résisteraient pas à une déception.


" Je rentre. Depuis qu'il a compris qu'on le libérait, vraiment, il s'est enfui dans ces deux mots. Réfugié là pour tenir et le sang et les os ensemble."
"Se lancer dans la joie du mot libre, il ne peut pas. Suspendu."


Ces deux extraits se situent dans les deux premières pages du livre, ils sont révélateurs de ce que j'aime chez Jeanne Benameur. Elle choisit des mots, une ponctuation, des blancs sur la page qui épousent l'émotion au plus près.
Etienne, ce jour-là, va vraiment être "libéré. Les négociations qui l'ont réduit à l'état non plus d'homme mais d'objet d'échange ont abouti. Il va bientôt poser le pied sur le tarmac d'un aéroport français mais quelle part de lui a-t-il laissée dans la pièce où il était enfermé ? L'amour de sa mère, Irène, de ses amis Enzo et Jofranka, le retour dans son village entouré de forêts lui rendront-ils ce qu'il a perdu ?

   Etienne se lance dans une reconquête de l'homme qu'il était. Il tente de réapprivoiser son corps, habitué au confinement. Il s'aventure tout d'abord dans le jardin puis petit à petit ses promenades le mènent de plus en plus loin. Il réapprend à avoir une place dans l'espace. Il va aussi petit à petit orienter ses pensées vers le présent voire le futur. Pendant sa détention, il ne pouvait que se repasser inlassablement des moments du passé, d'avant l'enlèvement, pour ne pas sombrer. Il lui faut maintenant s'imaginer un avenir. Va-t-il reprendre son existence comme avant sa "parenthèse" d'otage ou cet enfermement, ce retour ensuite à la liberté vont-ils infléchir le cours de sa vie ?

   Plus encore que le personnage d'Etienne, j'ai été touchée par celui de sa mère, Irène. Elle a perdu son mari, alors que son fils avait trois ans. Il n'est jamais revenu d'un de ses nombreux voyages. Elle a cru avoir perdu son fils, attiré comme son père par l'ailleurs. Ses deux hommes étaient incapables, comme elle, de rester au village. Irène, elle, aime être enracinée :


"Moi j'ai toujours été un peu ailleurs avec les voyages de Louis puis ceux d'Etienne. Et puis le jardin ne supporte pas les départs et moi, j'ai choisi le jardin."

   Aimer des hommes avides d'ailleurs, c'est être condamnée à attendre, à n'être qu'une "escale" avant un nouveau départ. C'est cruel pour une femme-racine d'aimer des hommes-courants d'air mais Jeanne Benameur le sait, le coeur n'est pas raisonnable. Quand ils repartent, la femme ne peut que se réfugier au jardin.

"Elle se penche vers les rosiers, s'efforce à ne plus laisser d'autres images l'envahir. S'en tenir aux pétales fragiles, à cette couleur laiteuse veinée de vert pâle, si rare."

Jeanne Benameur, une fée des mots, si rare