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Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inpire d'une photo de Romaric Cazaux.

   Au calme dans ma chambre, bien calée dans mon fauteuil, je lis et relis la feuille posée sur mon bureau. "Une journée avec", c'est le sujet proposé par la prof de Français pour débuter la séquence sur l'autobiographie. Elle veut que l'on décrive sous forme d'un article de presse illustré d'une photo une de nos journées, du matin jusqu'au soir.

   J'ai bien une idée de titre qui claque : "Dans la peau de Barbie Raiponce" ! Je dois être victime d'un mauvais karma, je n'ose même pas imaginer ce que j'ai fait dans une vie antérieure pour habiter à 15 ans un corps de princesse de dessin animé. 

   Le matin, quand je me regarde dans le miroir de la salle de bain, je vois toujours les mêmes cheveux blonds, les mêmes yeux bleus, le même teint lumineux, cette même maudite perfection qui me fait envier ma petite soeur et sa crème Biactol contre les points noirs. Si jamais je rends ce devoir, j'imagine déjà les commentaires : " Qu'est-ce qu'elle a à chouiner qu'elle est trop belle ? Elle préfèrerait être moche ?". Non pas moche, juste ordinaire...

   Quand je monte dans le bus qui m'amène au collège à 7h30, j'aimerais que les garçons, aussi bien les ados que le chauffeur ne posent pas sur moi leurs yeux plein d'admiration et d'une lueur sauvage qui m'effraie. Je voudrais me glisser à côté d'une amie et murmurer à voix basse des secrets qui nous feraient glousser. Moi, je m'assieds toute seule. C'est compliqué d'avoir des copines avec mon physique. Trop souvent, je me retrouve avec une cour de demoiselles d'honneur, fières que je les ai élues ou alors avec des filles qui cherchent à profiter de "mon aura" pour briller un peu.

   "Mon aura", parlons-en ! Si je raconte une journée avec photo de classe, j'écrirais certainement que je suis au premier rang, pas par choix mais par volonté du photographe. Je serais, là, devant, vêtue sobrement et pourtant j'écraserais tous les autres. Si je raconte une sortie à Paris pour visiter le Musée d'Orsay, je devrais raconter que j'ai été abordée dans la rue par un homme qui travaille pour une agence de mannequins. Je devrais raconter que j'ai rougi, gênée, que j'ai dit non et entendu les autres filles chuchoter qu'à ma place, elles n'auraient pas raté une telle occasion.

   Je pourrais choisir comme journée le mercredi et le cours de danse. J'utiliserais la photo prise par le père de Louise qui ne montre que nos jambes. Les miennes sont celles du milieu, avec les chaussettes rose pétard que j'avais enfilées pour "casser" mon image. Résultat de l'opération : les filles du cours ont trouvé l'idée cool ! J'étais déçue mais pas vraiment surprise. Je fais partie de celles qui seraient encore belles habillées avec un sac à patates...

   Bien évidemment, je rendrai un devoir "lisse" qui n'évoquera pas cette beauté qui m'encombre. Je n'ai pas un tempérament à être dans la lumière, à briller comme une princesse de conte de fée. Décembre approche, les poupées Raiponce vont être à la fête... Les petites filles vont la commander au Père Noël et la découvriront dans sa boîte au pied du sapin. Elle sera vêtue de sa splendide robe violette et sera livrée avec sa brosse pour ses magnifiques cheveux. Les parents auront du mal à la délivrer, à la désentortiller de toutes les attaches qui la retiennent prisonnière de son décor en carton. Sur mon passage,comme chaque année, les petites filles s'exclameront " Oh, on dirait Raiponce". Maudit Karma...

 

"Trop belle pour toi ", un film de Bertrand Blier auquel j'ai beaucoup pensé en écrivant ce texte 
Carole Bouquet en mariée et son discours poignant...

 

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