Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Vincent Héquet.

 

Chercheuse de merveilles

    Son corps l'a d'abord trahi, un jour, sans prévenir. Ses jambes ne l'ont plus portée et elle a perdu tout sens de l'équilibre. Elle a continuer d'avancer, de travailler, rusant pour donner le change. Et puis le monde est devenu trop menaçant et la peur l'a terrassée par vagues successives. Son hospitalisation a choqué son entourage. La clinique pour elle ressemblait moins à une prison qu'à un refuge.

   Une première sortie lui a été accordée au bout de dix jours. Pierre, son mari, l'a amenée au bord de la mer. Il a été désarçonné par ses silences, ses absences, elle d'ordinaire si bavarde. Il est habitué à ses longues envolées lyriques, ponctuées par ses mains mobiles, ballet aérien. Viviane est là, juste à côté de lui, sur le siège passager de la voiture mais  mise en sourdine.

   Ils ont mangé au restaurant, à une table avec vue sur le port. Pierre lui a raconté la vie à la maison sans elle, les enfants, les animaux, le boulot. Elle l'a écouté, attentive, mais sans rien dire. Après le repas, ils se sont promenés sur la côte. Le froid piquant de janvier leur a donné un coup de fouet. Il a retrouvé le plaisir de cheminer auprès d'elle, main dans la main, ses pas s'accordant aux siens. Il n'a pas compris qu'elle s'arrête devant une bâtisse à l'abandon, ni surtout qu'elle veuille y rentrer.

   A l'intérieur de cet ancien entrepôt maritime, tout ne lui a semblé que désolation. Viviane a pourtant sorti son téléphone portable et pris une photo : deux herbes folles prises dans le gel. 

- Tu ne trouves pas qu'on dirait une mère qui se penche vers son enfant ? C'est bien que de telles merveilles existent dans la noirceur qui nous entoure, non ?

Pierre a regardé les yeux de sa femme. Pour la première fois depuis des semaines, ils n'étaient pas noyés dans une sorte de brume mais de nouveau vivants.

    Viviane depuis est revenue à la maison. Les médecins la jugent encore trop fragile pour travailler. Elle dit souvent à Pierre : " Je suis une porcelaine brisée, plus ou moins bien recollée." Elle s'aventure peu hors de sa maison-cocon. Elle le fait pour "chasser des merveilles", investie d'une mission qu'elle seule connaît. Sur son ordinateur, elle a ouvert un dossier " Petites lumières" où elle range ses clichés. Ces photos l'aident à se réconcilier avec le monde.

  Une noisette marron clair, posée sur une vieille boîte aux lettres recouverte de mousse

  Un pissenlit coriace qui a cassé le bitume d'un trottoir et s'épanouit au soleil

  Une écharpe mousseuse et chamarrée suspendue à la patère d'une salle d'attente aseptisée

  Des bergeronnettes qui s'affairent à petits pas pressés sur le parking sinistre d'un supermarché

 " Ah ! Que le temps vienne-Où les coeurs s'éprennent" tagué sur un mur de cité

  Une main de nouveau-né qui serre le doigt tavelé d'une personne âgée

  Un roman abandonné dans un parc, sur un banc vermoulu, en attente d'un nouveau lecteur

  Un photophore devant une salle de concert, petite lumière dans la nuit barbare...