Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Kot.

   A rebours

    7h00, la rame est pleine de voyageurs qui se rendent à leur travail. Moi, je rentre à la maison. Je suis fatiguée mais satisfaite de la nuit passée à L'EHPAD. Elle a été calme, rythmée seulement par les tâches habituelles. Les nuits les plus éprouvantes sont celles où un des résidents vit ses dernières heures. Quand aucun de ses proches n'est présent pour l'accompagner, c'est à nous, les aide-soignantes, de partager ces instants parfois terribles quand le corps et l'esprit luttent contre la mort, parfois doux quand la personne s'en va dans une sorte d'apaisement intérieur. Mon mari me dit qu'il ne pourrait pas supporter ces moments. Moi, je n'ai pas vraiment eu besoin de formation pour apprendre à gérer ces départs. Ils font partie de la vie, de ma vie, de ces nuits que j'ai décidé de passer avec les plus âgés.

   Certains n'aiment pas le métier, ils le font à contre-coeur. J'étais une assez bonne élève, j'aurais pu continuer mes études. Mon poste actuel, je ne le subis pas, je l'ai choisi. J'aime l'univers de la nuit, le silence qui règne dans l'établissement. Ce silence angoisse parfois les pensionnaires. Il amplifie le moindre bruit, les roues qui grincent d'un chariot d'entretien ou la sonnette qui retentit dans une chambre peuvent effrayer ceux que le sommeil fuit. Hier soir, je suis arrivée un peu en avance. Je prends mon service à 19h45. J'ai pris mon temps dans le vestiaire pour me changer : pantalon et tunique bleu clair, sabots blancs et j'ai terminé par mon badge que j'ai épinglé sur la poche poitrine : May, aide-soignante. Revêtir ma tenue de travail me permet, je m'en rends compte avec les années, de devenir opérationnelle. Je ne suis plus ni fille, ni épouse, ni mère. Je suis celle qui distribue la tisane du soir juste après les médicaments, qui masse délicatement les escarres de Madame Pelletier, qui fait la conversation à Monsieur Guillemot histoire d'alléger l'atmosphère pendant que je change ses draps souillés.

   Le métier, c'est beaucoup de ménage. Il faut vider les chariots d'entretien, mettre en machine les lavettes, les franges, les faire sécher et les plier pour que l'équipe du matin se mette rapidement au travail. Mon binôme, Chantal, se charge du nettoyage des espaces communs. Elle se surnomme elle-même " Mamie Pliz". Elle me laisse la salle à manger. Je dresse le couvert pour le petit-déjeuner et en cuisine, je prépare les plateaux pour les patients qui ne peuvent pas se lever : bol couteau et cuillère,serviette en papier,trois tartines, une petite plaquette de beurre, deux dosettes de sucre et un pot de confiture. Comme les plateaux sont nominatifs, je m'arrange pour que le parfum de la confiture plaise à la personne. Je m'active dans le grand bâtiment très calme et de temps en temps, je m'arrête devant une fenêtre pour regarder ce moment si beau où l'obscurité cède la place à la lumière.

   Je suis celle aussi qui fait sa ronde trois fois par nuit. J'ouvre les portes des chambres en douceur, je rentre et m'avance à la lueur de ma lampe de poche pour vérifier que tout va bien. Madame Perrier me réserve toujours des surprises. Elle n'a toujours pas compris qu'après avoir pris ses somnifères, elle doit rester dans son lit. Je l'ai trouvée une fois, endormie sur son fauteuil, avec à la main son pinceau de vernis à ongles. Chantal l'a saisie en flagrant délit de gourmandise, sur le même fauteuil, une tablette de chocolat entamée sur les genoux. On se met à deux pour la remettre dans son lit. Heureusement, c'est un poids plume.

   Vers trois heures, l'équipe de nuit se retrouve en salle de repos et il y a souvent un gâteau préparé par l'un de nous. J'aime bien ces instants de détente : café bien chaud avec aujourd'hui une part de tarte poires-chocolat. On se connaît tous maintenant depuis quelques années et l'ambiance est plutôt bonne. Il paraît que les relations sont meilleures chez ceux qui travaillent de nuit. C'est vrai que cela crée une atmosphère particulière, on chuchote, on murmure, on rigole sans faire trop de bruit.

   Je descends au prochain arrêt. Je vais m'arrêter à la boulangerie pour prendre le pain. Simon et les enfants adorent la baguette fraîche au petit-déjeuner.Je le prends avec eux et ensuite, je vais me coucher. Une vie à rebours...