Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo d'Ada.

 

   Installée sur le bord de la baignoire, enveloppée dans le peignoir moelleux fourni par l'hôtel, je contemple depuis un temps indéfini mes doigts de pieds. Pas de doute le très girly vernis prune « folie d'un soir », appliqué avec soin par une des esthéticiennes du spa de l'établissement produit son petit effet ! Il faudrait que je me décide à quitter la salle de bain mais je n'y parviens pas... Dans ma chambre, ma belle chambre avec vue sur le port, il y a un homme dans mon lit !

   Comment est-il arrivé à dormir comme un bienheureux dans mon king size, c'est une longue histoire écrite par un être diabolique : ma mère !

   Tout remonte au mois de septembre dernier. Je travaillais comme d'habitude dans mon laboratoire à l'Ifremer de Brest. Jean-Daniel, le directeur, surgit, tout énervé, un courrier à la main, il m'annonce que les membres du colloque « Se nourrir dans le futur, le rôle de la biodiversité » sollicitent une intervention de ma part en ouverture de celui-ci. Je suis invitée à Stockholm la première semaine de décembre, frais de déplacement et hébergement compris. Mes travaux sur le kombu, algue brune, sorte de glutamate naturel, les intéressent. Le pauvre homme en transpire d'émotion et me demande d'aller consulter ma messagerie électronique pour avoir plus d'informations, comme indiqué dans le courrier qu'il agite frénétiquement.

   Je sens bien qu'il risque l'apoplexie si je lui dis que je m'occuperai de cette invitation après avoir terminé mon expérience en cours. Je laisse Erwan, mon premier assistant, terminer les manipulations et je passe dans mon bureau. Le mail que j'ouvre est très détaillé et Jean-Daniel à mon côté continue à s'extasier :  le billet en première classe sur Air-France, la chambre au Ett hôtel 5 étoiles, les visites programmées dans les musées et tiens donc, l'invitation concerne aussi le ou (la) conjoint(e) ou une personne de notre choix. Jean-Daniel me fixe avec des yeux de cocker, lui qui rêve depuis deux ans que je cède au charme de son intelligence et que j'oublie son léger embonpoint et sa calvitie galopante.

- Parfait ! Ma mère sera ravie de m'accompagner, elle adore voyager !

  Ce jour-là, j'aurais bien mieux fait de tenir ma langue. Ma mère ! Cette porcelaine de Saxe, au teint diaphane ! Ce tanagra délicat aux tenues délicieusement féminines et horriblement chères ! Un corps minuscule qui abrite une volonté de fer et une nette tendance à tyranniser son entourage. J'ai hérité d'elle le tempérament mais côté physique, je joue plutôt dans la catégorie paternelle : grande et solidement charpentée. Côté féminité, fanfreluches et compagnie, j'ai été oubliée pendant la distribution. Je porte invariablement un jean, un polo et des baskets confortables. Je porte les cheveux longs mais uniquement parce que c'est moins de tintouin que les coupes courtes. Tous les deux mois, je les ratiboise moi-même de deux centimètres. A trente-trois ans, je suis selon les dires de ma mère « une pauvre célibataire », selon moi « une vraie privilégiée » !

   Pas le temps de dire ouf, décembre arrive et nous nous retrouvons ma mère et moi, la veille de l'ouverture du colloque à l'accueil du Ett Hem. Il n'est que 16h00 et je sortirais volontiers pour visiter le quartier mais c'est sans compter mon « accompagnatrice » qui a déjà en main le dépliant sur le spa de l'hôtel. Elle a repéré pour elle la cérémonie de bain aux fleurs de sakura et se renseigne auprès de l'hôtesse. La jeune femme approuve son choix dans un français parfait et porte ensuite son regard sur moi.

- Pour ma fille, ce sera la séance complète !

   Toutes deux semblent d'accord sur la nécessité de me « régénérer » sans même me demander mon accord. Trois heures durant, je suis successivement enduite d'huiles essentielles, massée, baignée, épilée, manucurée et pour finir rendue à ma mère, brillante comme un sou neuf !

- Demain, tu vas faire des ravages !

- Maman, il s'agit d'un colloque, pas d'un speed-dating !

 -  Ne me dis pas que tous les crânes d’œufs sont laids ?

 - Je suis là pour le boulot ! Capito ?

    Autant parler à un mur, le lendemain, Maman a fait irruption dans ma chambre à 7h00, les bras encombrés par des « babioles » qu'elle m'avait achetées pour l'occasion. Au lieu du classique pantalon bleu marine et du chemisier blanc que j'avais fourrés dans ma valise, je me retrouve moulée dans un tailleur noir, plus sexy que professionnel. Seule concession à mon confort, elle a renoncé aux escarpins et m'a choisi des salomés à petits talons. Je songe à piquer une énorme crise mais le temps presse, mon intervention a lieu à 10h00 à l'Université. Je me résous à enfiler le tailleur pour pouvoir réviser tranquillement mon allocution.

    10H00 ! Face à un aréopage de scientifiques de renom, j'expose en anglais l'avancée de mes recherches et je suis flattée par les applaudissements qui retentissent à la fin de ma présentation. Je descends de l'estrade pour gagner ma place au premier rang et dans la précipitation, j'oublie que je porte une jupe cintrée et pas un jean. Entravée dans mon élan, je manque de me casser la figure et atterris sans dommage dans les bras de l'intervenant suivant, qui montait en chaire. Pas vilain, le garçon, un Toulonnais spécialiste de la flore du bassin méditerranéen.

    Qui rendre responsable de ce qui s'est passé ensuite si ce n'est ma mère : le spa, le tailleur sexy, ce moi transformé en un autre moi beaucoup plus aguicheur, résultat : il est 17h30 et il y a un homme dans mon lit ! Je suis condamnée à rester dans cette salle de bain jusqu'à la fin de mes jours...

   Non, pitié, j'entends la porte de la chambre s'ouvrir ! C'est forcément Maman qui revient de son expédition shopping et veut me montrer ses achats et accessoirement me demander comment s'est déroulée mon allocution.

- Désolée de vous réveiller ! Je suis la mère de Sophie. 

- Euh, je suis Simon, un des participants au colloque. Je ne savais pas qu'elle partageait sa chambre avec sa mère. Vous me donnez cinq minutes pour quitter les lieux ...

- Certainement pas, mon petit ! J'ai une chambre adjacente. Restez couché, je regarde juste dans la salle de bain pour voir si Sophie est là et je file !

Maman entrouve la porte de la salle de bain, me trouve plongée dans la contemplation de mes pieds. Elle entre et s'installe à côté de moi sur le bord de la baignoire.

- C'est de ta faute s'il y a un homme dans mon lit !

- Grandis, ma Sophie ! Je vais regagner ma chambre et toi, tu vas filer rejoindre ce délicieux spécimen masculin. Je vois que dans un domaine au moins, tu as hérité du bon goût de ta mère !