Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Vincent Hequet.

 

   Marre de chez marre ! Allez, Aurélie, c'est une bonne action, c'est tout près de chez toi et c'est pas trop mal payé ! Merci les collègues pour le traquenard. Dire qu'à cette heure, je pourrais être rentrée dans mon minuscule studio de Rosny-sous-bois, aux murs recouverts de posters aux couleurs de ma Bretagne. Dire que je pourrais mettre Alan Stivell à fond les ballons et chanter faux mais avec coeur "Le renard et la belette". Dire que je pourrais me faire chauffer un café et m'empiffrer de crêpes Whaou pour oublier qu'à 24 ans, j'ai atterri pour mon premier poste dans un collège de Seine-Saint-Denis.Dire que je pourrais ouvrir la quatrième fenêtre de mon calendrier de l'Avent et compter les" dodos" avant les vacances ! Dire que je pourrais fignoler ma lettre de démission, en mode brouillon sur mon ordi. Je vais peut-être l'expédier à mon principal le 31 décembre, histoire de boucler ce chapitre de ma vie.

   Raté ! J'ai accepté de passer donner un cours de Français à domicile à un élève qui se remet d'une greffe de rein. Je me trouve devant sa barre HLM, aussi mochissime que la mienne et je déprime avant même d'être entrée dans le hall. Tu verras, Aurélie, c'est un chouette gamin, curieux de tout et à l'esprit vif ! Je le croirai quand je le verrai. Depuis septembre, je galère ! J'ai l'impression tous les jours de passer sous un rouleau compresseur, de ne rien comprendre aux codes qui régissent le comportement des élèves, de m'être trompée de métier.

   Ascenseur en panne ! J'emprunte les escaliers jusqu'au quatrième étage où flotte une odeur de détergent, pas désagréable d'ailleurs, fortement citronnée. Je sonne à la porte des Dardaoui et une femme au visage souriant m'accueille. Elle m'invite à entrer et à m'installer dans un des canapés qui encombrent le petit salon. Sur la table basse, je vois une théière,des verres joliment décorés ainsi qu'une assiette débordante de pâtisseries dégoulinantes de miel. Un garçonnet nous rejoint et me salue poliment. C'est Medhi, mon élève. Il doit y avoir une erreur, le principal m'a précisé qu'il était en Troisième. A le regarder, je le mettrais en sixième et encore parmi les petits gabarits.
  Nous prenons le thé, je me régale de douceurs orientales, affalée sur le canapé. Ma conscience professionnelle se rappelle à moi et je lance un guilleret :

- Et si on passait aux choses sérieuses ! Ton professeur de Français m'a donné le questionnaire de lecture que tes camarades ont eu en devoir. Euh, tu as terminé "Fahrenheit 451" ?

- Oui, j'ai profité de mon séjour à l'hôpital pour m'intéresser à l'ensemble de l'oeuvre de  Ray Bradbury. Je peux avoir le questionnaire ?

  Je me rends compte que je suis toujours sur le canapé, la bouche ouverte, presque en état de sidération. Ce mioche se moque de moi ? Il doit percevoir mon étonnement car il m'explique qu'il n'est pas un enfant précoce, que sa petite taille est liée à sa maladie. Peut-être pas précoce mais très intelligent à tout le moins...

   Nous nous installons à la table de la cuisine qui brille de mille feux. Fatima, la mère de Medhi, passe encore un dernier coup de torchon sur la nappe avant de nous laisser travailler. Medhi s'attaque au questionnaire pendant que je corrige quelques copies. Il a une heure pour répondre à toutes les questions. Au bout de vingt minutes, il me signale qu'il a terminé le devoir. Encore un qui pense avoir fini avant même d'avoir commencé. Je relève le nez de mes copies et récupère son devoir. J'y jette un oeil et puis je m'y plonge vraiment. Il me semble que tout est juste... damned ! Je n'ai rien prévu d'autre pour l'occuper.

- Une partie de Scrabble, ça vous dirait ? Je joue contre l'ordinateur mais j'aimerais bien me mesurer à une vraie personne.

Ouf, il m'enlève une épine du pied. Fatima nous apporte une boîte de Scrabble flambant neuve. Je la soupçonne de l'avoir achetée pour l'occasion. Je vais être gentille et lui éviter la déculottée...

   211 à 453 ! Il m'a étalée, le morpion ! La honte sur mon scalp ! Il m'a sorti de ces mots de derrière les fagots : bavolet, engrumeler,gréser et robineux... Je lui ai demandé où il avait acquis tout ce vocabulaire et Fatima m'a montré le Saint-Graal, le dictionnaire officiel du Scrabble !

- Medhi, c'est son livre de chevet. Il apprend dix mots par coeur tous les soirs, même quand il est à l'hôpital ! me dit sa mère avec beaucoup de fierté.

   Il ne perd rien pour attendre ! Mon studio à peine regagné, je commande le dictionnaire sur Internet avec livraison pour le lendemain. Pas de temps à perdre si je veux rivaliser avec ce petit génie... Le soir, dans mon lit, je ne m'abandonne pas à mon habituelle nostalgie. Pour une fois, je n'étouffe pas mes larmes dans l'oreiller après avoir revu pour la millième fois le DVD de "Love Actually".  Je prends mon vieux Larousse et je mémorise des mots avec des lettres qui comptent triple.

   Trois jours plus tard, je retrouve Medhi dans la cuisine de son appartement, le plateau de Scrabble étalé entre nous sur la table. J'ai sorti de mon cartable un sablier car il me semble que la dernière fois, il débordait largement des cinq minutes réglementaires avant chaque coup. Ses yeux pétillent et je fais craquer chaque doigt de mes mains. Le duel peut commencer. Le cours, en lui-même, a été vite expédié. C'est étonnant comme Medhi a saisi rapidement toutes les subtilités du subjonctif, pressé d'en arriver au meilleur : le Scrabble.
   315 à 423 ! Les heures passées sur l'appli Scrabble de mon Smartphone et les listes de mots apprises par coeur avant de me coucher portent leur fruit. Il a dégainé un piracide mais j'ai contre-attaqué avec un pirojok dont je suis assez fière.

- On peut refaire une partie ?

- Non Medhi, Madame le Professeur doit avoir d'autres choses à faire,dit sa mère.

- D'accord pour une deuxième partie. Numérote tes abattis ! Ne vous inquiétez pas, Madame Dardaoui, j'ai tout mon temps !

  391 à 425 ! Il commence à avoir chaud aux fesses, l'ado ! Fatima rit de nous voir rouges et transpirants. C'est que le sport intellectuel de haut niveau, c'est éreintant. Je les quitte et sur le chemin du retour, j'ai le coeur léger.

   Nous sommes déjà le 19 décembre,c'est le début des congés de Noël et ce soir je prends, gare Montparnasse, le TGV pour Quimper. Ces dernières semaines m'ont moins pesé. Les journées restent harassantes, certains cours me filent le bourdon mais trois fois dans la semaine, je retrouve Medhi et Fatima. Samedi dernier, elle m'a invitée à passer l'après-midi avec eux. Nous avons préparé des baklavas et enchaîné trois parties. J'en ai gagné une ! Avant de partir pour la gare, je vais passer chez eux pour déposer deux petits cadeaux : un mug décoré de cases de Scrabble pour Medhi et un livre sur la pâtisserie bretonne pour Fatima.