Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona et le thème est le harcèlement de rue.

  Il est 7 heures et Louise est devant son armoire à vêtements, elle hésite : jupe patineuse ou jean. C'est le genre de questions qu'elle ne se serait pas posée l'année dernière dans sa petite ville de province. Elle a intégré un IUT à T* à la rentrée et depuis elle découvre que sortir de son studio, marcher jusqu'à son arrêt de bus peut poser problème.

   "Hé, Mademoiselle, il est à vous ce joli p'tit cul !"

   Elle s'en souvient encore de cette apostrophe le 14 septembre alors qu'elle pressait le pas pour ne pas arriver en retard le premier jour. Louise n'a jamais remis la robe d'été qu'elle portait ce jour-là. Une robe même pas provoquante, forme tunique, un peu courte mais pas indécente.

   "Hé, Mademoiselle, t'es trop jolie, j'te kiffe grave ! Fais pas ta fière ! Me regarde pas comme si j'étais un blaireau..."

   Celle-là, c'était hier quand elle sortait du Carrefour Market. Elle a filé comme le vent pour regagner son appartement, ouvrir la porte, se réfugier à l'intérieur et refermer un à un tous les verrous. Il faudrait qu'elle apprenne à se blinder, qu'elle apprenne à leur répondre. Mais répondre, ses copines le lui ont bien dit, c'est souvent aggraver encore la situation.

   Jupe patineuse ou jean ? Elle opte pour la jupe avec un collant bien opaque et des bottines à talons plats. Féminine mais pas provocante. Belle mais pas sexy. Un subtil équilibre à doser pour ne pas être harcelée.

   Louise s'arme de courage. Elle enfile son manteau, enfonce son bonnet pour cacher sa chevelure flamboyante et quitte son havre. Il n'est que 8h20, avec un peu de chance, elle arrivera à gagner l'IUT sans essuyer de remarques déplaisantes. Pas de bol, elle les a repérés de loin, les deux mecs relous. Ils sont en train de baratiner une fille qui a un air gêné qu'elle ne connaît que trop bien. L'un d'eux essaie de la retenir mais la fille bouscule le gars et s'éloigne à toute vitesse.

   " C'est ça, casse-toi, tu sais pas ce que tu perds !"

   Louise pourrait éviter de passer devant les deux hommes mais il lui faudrait faire un détour et elle voit sur le panneau d'affichage de son arrêt habituel que son bus arrive dans trois minutes. Il faut qu'elle les affronte. Elle avance, les yeux baissés pour éviter de croiser leurs regards.

   " Matez-moi ce p'tit lot ! T'en dis quoi Killian ? C'est de la bombe atomique, non ?"

   Elle progresse bravement vers son arrêt quand elle sent une main se poser sur son bras.

   " Tu passes comme ça devant deux beaux mecs et t'as même pas la politesse de les regarder ! Tu te prends pour qui ? 

   - Vous faites chier !" s'entend-elle hurler avant de se mettre à courir. Elle monte dans son bus qui est arrivé à point nommé. Elle entend la porte se refermer, le pschtt de la fermeture automatique couvre les insanités que les deux gars lui adressent.

   A l'abri dans son studio, à l'abri à l'IUT. Entre les deux, la rue, un espace où une femme peut être traitée de radasse. Louise rêve souvent de marcher sur les trottoirs de T*, en robe légère et les cheveux dénoués. En attendant, elle se trouve une place assise près du chauffeur, sort ses écouteurs et écoute pour la millième fois "Jour de poisse" de Garance :

"A toi qui fais se sentir sottes
Les filles le matin en culotte
"Qu'est-ce que je vais m'mettre sur le dos ?
Est-ce que ça passe, est-ce que c'est trop ?"...