Source: Externe

   Etre tantine et professeur de Lettres peut parfois s'avérer délicat, surtout quand on se voit investie d'une mission aussi périlleuse que celle-ci : "Vendre" Le Colonel Chabert à deux adolescentes de 16 et 17 ans ! Ne me répondez surtout pas qu'un tel chef-d'oeuvre n'a pas besoin d'être "vendu" tant le jeune d'aujourd'hui est immédiatement terrassé par la beauté de la prose balzacienne. Je vous le dis tout de go, vous vivez dans un monde de rêve, une utopie peuplée de lycéens épris de littérature. Redescendez sur terre, les deux arguments qui séduisent immédiatement notre cible, extrêmement rétive, c'est la brièveté du récit et la grosseur des caractères.

   Je ne le cacherai pas, j'ai attendu cette occasion pour lire enfin ce roman. Aucune explication rationnelle, je pourrais tenter un "Trop court pour moi ! C'est La Recherche du Temps Perdu ou rien !" guère convaincant. Je l'ai dévoré en une soirée ! Comme je m'y attendais, j'ai été séduite par l'histoire de ce malheureux colonel, revenu d'entre les morts pour le plus grand embarras de sa femme. Le problème à présent est de le faire aimer à mes nièces. Plusieurs approches sont possibles.

   L'angle d'attaque historique transporterait d'aise ma mère ! Le Colonel Chabert, fidèle parmi les fidèles de Napoléon 1er a gagné ses galons pendant la campagne d'Egypte, c'est un héros de la bataille d'Eylau mais sa réapparition pendant la Restauration se fait à un moment où les "grognards" n'ont plus la cote. Soyons pratique, cette approche nécessiterait une petite frise chronologique, des connaissances élémentaires sur la période. Rien d'infaisable mais rien qui permet  non plus de "réenchanter" la lecture du roman.

L'angle d'attaque étymologique et stylistique aurait mes faveurs. Démarrons par l'étymologie :

"Allons ! encore notre vieux carrick !". C'est la première phrase de l'histoire et immédiatement, je me suis précipitée sur mon dictionnaire, avide d'en savoir plus sur ce mystérieux carrick. Je ne suis pas certaine que ma passion dévorante pour l'étymologie soit partagée par tous et que d'apprendre que le mot, d'origine anglaise, désigne une redingote ample, remplisse d'aise mes ados. Elles vont plutôt se heurter dès le début à un mot dont le sens va leur échapper et ne seront pas, il faut être honnête,  au bout de leur peine. Le vocabulaire balzacien est d'une immense richesse, il peut néanmoins rebuter les lecteurs les moins aguerris.

   Passons alors au style et je vais citer le passage hallucinant où le colonel, considéré comme mort, est jeté dans un charnier. Balzac nous montre son réveil et sa lutte pour se frayer un passage entre les cadavres pour regagner la surface. 

" En furetant avec promptitude, car il ne fallait pas flâner, je rencontrai fort heureusement un bras qui ne tenait à rien, le bras d'un Hercule ! Un bon os auquel je dus mon salut. Sans ce secours inestimable, je périssais ! Mais avec une rage que vous devez concevoir, je me mis à travailler les cadavres qui ne séparaient de la couche de terre sans doute jetée sur nous. "

Soit, mes nièces froncent le nez devant ces détails macabres, soit elles trouvent "ça cool" ! Je suis face à un pari qui ferait passer celui de Pascal pour de la roupie de sansonnet...

   Ma dernière carte, l'approche "féministique" (néologisme né d'une volonté de rimer). Depuis toujours, l'on plaint ce malheureux Chabert et l'on conspue son épouse, Rose Chapotel, ancienne fille de joie. Son premier mari rappelle fort peu élégamment son ancienne profession pour la rabaisser. Quant à son mari actuel, il ne l'apprécie que pour sa fortune et l'échangerait volontiers contre une jeune fille bien née et bien dotée. Elle connaît la précarité de sa situation dans la société et se bat bec et ongles contre les deux hommes. Ce billet, rédigé le 8 mars, journée de la femme, m'inciterait bien à proposer cette piste à mes deux jeunes filles.

   Soyons pragmatique ! Avant de les lancer dans une analyse critique du Colonel Chabert, je vais déjà concocter un petit questionnaire , histoire de vérifier que les 96 pages ont été lues...

A suivre !