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   Le titre de l'article pourrait sembler cliché mais il convient tout à fait à l'expérience de lecture vertigineuse qu'Alexandra Fritz nous offre ou nous "assène". Cette histoire tient plus de la grande claque dans la figure que de la caresse sur la joue procurée par un roman feel good. Elle donne la parole à quatre "branques", deux femmes et deux hommes. Ils séjournent tous dans un hôpital psychiatrique et se côtoient dans les salles communes, les couloirs, l'atelier ou le parc. Le quotidien de l'établissement médical apparaît au travers de leur vision "brouillée" par la maladie ou les médicaments. Le point culminant de la journée est la rencontre avec le psychiatre. Sinon, ils "zonzonnent", entre cafés et cigarettes.

   Le personnage principal est sans conteste Jeanne que nous découvrons à travers son journal de bord. Celui-ci occupe une place centrale dans le livre. Autour de cette jeune femme "cabossée", ce soleil noir, gravitent Isis, Tête d'Ail et Frisco. Le journal de Jeanne nous entraîne dans un tourbillon de mots, de pensées fulgurantes, de délires littéraires. Son esprit brillant explore des territoires inconnus. Il fuse, rit, dénonce, crie. Il nous interpelle et parfois nous ne comprenons pas le message. Elle se raccroche aux mots mais ceux-ci n'ont pas toujours la force nécessaire pour la maintenir dans le monde des gens "normaux". 

   Le seul qui va pouvoir l'approcher, c'est Frisco. Les parents du jeune homme l'ont fait hospitaliser contre son gré pour soigner sa dépendance à la drogue. Il n'est que de passage et il le sait. "Sa branquardise" n'est que légère et son "bon de sortie" apparaît comme une évidence à court terme. Son arrivée amène un peu de nouveauté dans cet univers fermé, réglé comme un coucou suisse. Il sent "le dehors", la liberté et agit comme un aimant sur certains patients.

   Tête d'Ail est le premier à se mettre dans son sillage. Hospitalisé seulement de jour, cet homme,handicapé mental, au physique disgracieux cherche désespérément le contact mais ne rencontre que le rejet systématique. Son désir de faire l'amour se transforme en obsession. Lui aussi veut connaître le doux, le tendre, la relation avec les autres. Mais il est toujours repoussé. Ses mots, sa plainte sont frustres et pathétiques,  c'est un "Quasimodo" avide d'amour, éternellement condamné à la solitude. 

  Isis, elle aussi, s'accroche à Frisco. Elle s'imagine même qu'une histoire d'amour pourrait naître entre eux. Cette jeune mère de famille aime se lancer dans de longs discours "philosophiques" . Elle tente de restaurer de la cohérence dans son chaos mental mais les propos qu'elle tient mettent au jour les troubles dont elle souffre. L'on pressent que parmi les quatre "branques", c'est elle qui aura le plus de mal à revenir dans la "norme", le "cadre" qui autorise la sortie.

   Le roman d'Alexandra Fritz est celui des "branques", de ceux dont la perception du monde est altérée. Ils luttent, se débattent, aiment et veulent être aimés. Ils se sentent pourtant ostracisés, comme si leur difficulté à être au monde, que certains nomment trop rapidement folie les condamnaient à la solitude. Les aide-soignants, les infirmiers, les psychiatres sont à la périphérie du récit. Le point de vue d'un médecin n'apparaît qu'à la fin, deux pages sur le compte-rendu d'hospitalisation de Jeanne. C'est le parti choisi par l'auteure. Je le comprends mais regrette que ces professionnels apparaissent seulement comme des silhouettes juste esquissées.

   Le style de l'auteure est singulier, sauvage, toujours sur le fil. Parfois le lecteur se sent perdu, égaré dans la logorrhée d'un patient et au moment où il va lâcher prise, une phrase d'une beauté et d'une sensibilité à pleurer le rattrape par le colbac.

   J'ai beaucoup aimé ce roman sans apprécier pour autant le bandeau "qui est fou ?" que je juge réducteur et racoleur et unequatrième de couverture où je n'ai pas retrouvé l'histoire telle que je l'ai ressentie.

                                                     Un avis encore plus enthousiaste, celui de Sabine 

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