Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Julien Ribot.

Mes pas aux siens mêlés


  6h25 à ma montre connectée, j'arrive à la place du Centre. Je suis bien dans les temps. Les pavés luisent et semblent absorber les lumières des cafés environnants. Attention à ne pas glisser, je règle ma foulée et aperçois de l'autre côté du parc une silhouette abritée sous un parapluie. 

   La pluie ne me gêne pas. J'aime sentir les gouttes ruisseler sur mon visage et se mélanger à la sueur. Elles glissent sur ma veste en Gore-Tex et poursuivent leur course le long de mon short de running. Je cours par tous les temps, tous de les jours, de 6h à 7h30. Je cours pour mêler mes pas aux siens.

   Il y a trois ans maintenant,le vendredi 15 janvier, mon portable a sonné à 15h27. Je n'ai pas décroché immédiatement, plongé dans une discussion avec un collègue, un souci sur une chaîne de montage. Le deuxième appel a eu lieu à 15h30. J'ai regardé le numéro, agacé. C'était le collège de Julie, ma fille. Bizarre ! Elle ne posait aucun problème de discipline, elle ne vivait que pour l'athlétisme et surtout  pour la course à pied. 13 ans et bien dans ses baskets, l'expression, pour elle, était à prendre au sens propre.

   J'ai décroché et j'ai entendu : rupture d'anévrisme pendant une récréation, ma fille était "partie". Depuis, je cours pour mettre ma foulée dans la sienne. Je n'avais aucun goût pour le sport, je suis devenu, sans le vouloir, un athlète. J'aurais pu hurler à l'injustice et sombrer dans le chagrin. J'ai choisi de lui donner rendez-vous tous les matins.

    J'ai abandonné mon costume noir de père endeuillé pour une tenue de running. Je cours et je me mets dans sa foulée. Elle est toujours à quelques mètres devant moi, sa queue de cheval se balance au rythme de ses pas. Elle se retourne de temps en temps pour vérifier que je ne suis pas distancé. T'inquiète, mon bébé, ton paternel en a sous le pied ! Nous discutons de tout et de rien :  de la fraîcheur de ce mois d'avril, de son frère qui passe le brevet en fin d'année, du nouveau gel décontractant pour les mollets et de sa mère qui prépare ses jardinières pour la terrasse.

   A 7h30, quand j'arrive à la maison, nous nous quittons. Je la laisse continuer sa course, seule. Dès demain, mes pas, de nouveau, seront mêlés aux siens.