Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'un détail d'une peinture de Jérome Bosch.

   Avant, du temps où j'avais ma forme humaine, avant mon infarctus, je ne croyais pas plus à la réincarnation qu'aux hommes politiques vertueux ou aux banquiers philanthropes. Depuis, ma situation, en perpétuelle évolution, m'a amené à réviser mon jugement péromptoire. Moi, Jules-Fernidand de Furcé-Belliches, PDG de FB Cosmetics, un poids lourds du CAC 40, j'en suis à ma cinquième "réincarnation" en souris, et ce n'est pas la pire, loin de là. Remontons un peu le temps, si vous le voulez bien...

   A peine enterré, salué par mes pairs et mes ex-femmes (toutes les sept présentes), j'ai senti mon âme se détacher de mon enveloppe charnelle et croyez-moi, j'avais les foies. Au vu de mon existence, je m'attendais à rôtir en enfer ou à passer quelques siècles au purgatoire. Comment vous décrire cette expérience étrange ? Réduit à l'état d'esprit, je me suis vu m'introduire dans le corps d'une souris. Pas n'importe quelle souris ! Non, une mignonne petite créature, soumise à des tests dans les laboratoires de FB Cosmetics. J'en ai bavé ! Barbouillée de rouge à lèvres, le derrière recouvert de crème dépilatoire et les ongles couverts de vernis. J'ai fait un choc anaphylactique au bout de dix jours. Clap de fin !

   Clap de fin, pas vraiment. A peine jetée à la poubelle, mon âme se refait la belle et me voilà dans le corps dodu d'une souris dans un laboratoire de recherche contre l'obésité. Dans la cage voisine, un autre cobaye est au régime graines et salade. Moi, c'est frites, ketchup, mayo à tous les repas. J'ai tenu héroïquement cinq jours et succombé à une poussée de cholestérol. Clap de fin.

   Me revoilà, en musaraigne dans la campagne bretonne ! Je respire à plein poumon l'air pur et ce sentiment grisant que seule la liberté procure. Hélas, un vilain matou décide de faire joujou avec moi. Et au lieu de me carapater, je reste à proximité de ces griffes acérées. Je ne vois que le syndrome de Stockholm pour expliquer mon comportement. Quand arrive le clap de fin, il ne reste de moi que quelques boyaux.

   Je suis bien content de me retrouver ensuite animal de compagnie. Certes, l'adolescent qui m'a choisi à l'animalerie, a le cheveu gras et la basket odorante mais il me traite avec beaucoup de gentillesse. Il est nettement plus tendre avec moi qu'avec ses parents. Il m'appelle son "ratounet d'amour" quand dans le même temps, il traite sa famille de "reloux qui puent la loose". Je traverse l'adolescence avec lui et meurs dans mon sommeil à un âge canonique. J'ai le droit à un enterrement VIP : une boîte à chaussures Adidas sous le prunier du jardin.

   Je n'ai pas encore d'opinion sur ma nouvelle réincarnation : petite souris jolie à croquer, dans le "Jardin des délices" de Jérome Bosch. Du temps de feu Jules-Ferdinand, je ne jurais que par l'art contemporain et n'aurais manqué pour rien au monde la Biennale de Venise. J'hésite à sortir de mon bocal en verre pour aller explorer l'étrange univers qui m'entoure. D'ailleurs ne suis-je pas figée, peinte pour l'éternité au même endroit du tableau ? Rapidement, je m'aperçois que durant la journée, tant que les visiteurs déambulent au musée du Prado, je ne peux pas bouger. A la fermeture, tout change, tout s'anime, les créatures nées de l'imagination des plus grands artistes prennent vie. Elles se dégourdissent, ankylosées après une journée d'immobilité et se promènent dans les salles, au gré d'étonnantes affinités. Moi, toute menue, je me faufile partout et me délecte de la beauté qui m'entoure. Ce que je préfère par dessus tout, c'est me glisser sous les jupes des Ménines de Velasquez. A quand le clap de fin ? Je l'ignore...

Toi, mon confident, le temps d'une lecture, qu'imagines-tu pour mon futur ?