Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Vincent Héquet.

Accordeur de maisons

   Aujourd'hui, au collège de Lilou, c'est la journée des métiers. Ma fille, en Troisième, a fait mon siège pendant des semaines pour que je vienne parler de ma profession devant sa classe. Elle a enchaîné les flatteries, les bouderies, les câlins et la grève de la faim (enfin du goûter et son mouvement de protestation a duré une journée). Me voilà devant ses "potes", je n'en mène pas large. J'ai peur de passer pour un farfelu.

   Il existe des accordeurs de pianos qui veillent à ce que les notes de musique s'envolent sous les doigts des concertistes. Ce métier consiste à faire en sorte que tous les matériaux qui constituent le piano s'entendent entre eux. L'accordeur recrée l'harmonie perdue entre toutes les pièces présentes dans l'instrument. L'accordeur de maisons joue à peu près le même rôle.

   J'interviens le plus souvent après des événements tristes. Une famille peut faire appel à moi après la mort d'un proche sous son toit. Elle n'ose plus rentrer dans la chambre où il est décédé. Mon travail va être de les réconcilier avec cette pièce, de sorte qu'elle soit de nouveau intégrée à la maison. J'examine dans un premier temps le lieu, je m'imprègne de l'atmosphère qu'il s'agisse d'une chambre d'enfant, d'adolescent ou d'adulte. J'écoute le silence particulier de ces pièces, et les paroles fantômes de ceux qui sont partis. Quand je pense avoir saisi l'essence du lieu, je le photographie et réalise un album pour mes "clients". Après leur avoir remis cet album, je leur conseille de suivre leur coeur pour donner tous les objets qui meublaient cet espace et ensuite de lui insuffler une nouvelle vie. La chambre peut devenir atelier de peinture, de couture, bureau ou bibliothèque, salle de jeu ou de repos. L'essentiel est qu'elle ne devienne pas un endroit figé, glacé. Pour que les pièces d'une maison soient en harmonie, aucune d'elles ne doit devenir un mausolée.

   Parfois, je suis appelé après une séparation ou un divorce. Celui ou celle qui reste dans la maison ne supporte plus d'avoir sous les yeux les "traces" laissés par "l'absent" . Ces "traces" le rendent encore trop "présents". J'identifie avec mon "client" les objets incriminés, je les photographie et puis je les emporte un par un. Tout objet enlevé doit être remplacé par un autre qui donne le sourire au client. Ainsi, par touches délicates, j'efface de chaque pièce les souvenirs douloureux et le propriétaire des lieux peut circuler à nouveau dans toute la maison.

   Ma dernière intervention est aussi une des plus étonnantes de ma carrière. Je suis venu en aide à un jeune couple. Dans la maison ancienne qu'il venait d'acquérir, une découverte leur avait fait douter de la pertinence de leur achat. Dans les combles, derrière une porte peu visible, se trouvait un réduit lugubre. Une vieille chaise en bois, un guéridon renversé, quelques papiers à terre racontaient une histoire violente, qui pesait sur l'esprit de mes "clients". Il m'a fallu plus de temps que d'habitude pour appréhender cet endroit. Je suis revenu plusieurs fois, m'asseyant sur le parquet poussiéreux, les sens en éveil. A mon quatrième passage, elle s'est manifestée, la voix déterminée d'une toute jeune fille. "Ils pourront m'enfermer aussi longtemps qu'ils voudront, je n'épouserai pas ce vieux barbon ! Leur garde finira bien par se relâcher et alors je m'enfuierai. Adieu Bordeaux et ses bourgeois rancis, je rejoindrai Simon à Paris." Je suis resté longtemps à écouter son histoire. Ce réduit n'avait été sa prison que peu de temps, l'oiseau avait quitté sa cage et retrouvé son amoureux. Ensemble, ils avaient tenu cinquante ans une librairie " L'aventurine". J'ai exposé mes conclusions au jeune couple et leur ai suggéré de transformer cette pièce en bibliothèque.