Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona; Il s'inspire d'une photo de ... Leiloona !

  Ernest quitte sa table de travail, les yeux encore emplis des brumes des Blue Mountains. Il a repéré sur une carte de la Jamaïque, sortie d'une de ses nombreuses boîtes à archives, la plantation de caféiers qui l'intéresse. Pisse-trois-gouttes trépigne d'impatience et mordille ses charentaises. Ce minuscule yorshire, cadeau improbable de sa fille pour ses 78 ans, est devenu son principal confident. Le petit animal sait qu'après l'examen attentif de la carte, son maître va se décider à sortir. Le vieil homme abandonne alors ses chaussons, enfile sa parka et glisse Pisse-trois-gouttes dans la sacoche en cuir qui le suivait dans tous ses déplacements. Seule la tête ébouriffée du chien est encore visible.

   La porte d'entrée de la maison claquée derrière eux, ils se dirigent vers le paradis, la brûlerie "Mokamilla" tenue par un ami d'Ernest. Sur le chemin, l'ancien "découvreur" de nouveaux crus pour l'entreprise Verlet Cafés&thés, se remémore les précieuses informations livrées par la carte. Il sait qu'aujourd'hui chez " Mokamilla", le café du jour est "le Blue Mountain". La veille et encore ce matin, il s'est plongé dans l'étude du terrain qui abrite les caféiers producteurs de ce nectar. Là où les néophytes ne voient que des traits, des points et des lignes, lui se représente la plantation en altitude, plus de 2200 mètres, la terre volcanique et nourricière, la fraîcheur de l'air et les pans de brouillard effilochés par les branches des arbres. Pisse-trois-gouttes, lui, remue sa truffe miniature et savoure la promenade sous le soleil de mai.

   Arrivé devant la brûlerie/bar à cafés, Ernest regarde le panonceau sur le trottoir. Il anonce déjà  la merveille du lendemain. Ce sera "Le Bourbon Pointu de la Réunion". La Réunion, il sait déjà dans quelle boîte piocher pour dénicher la carte qui l'intéresse. Il aimerait bien que Jean-Lou mette à la carte "Le Panama Geisha"  et ses plantations sur le flanc du volcan Baru. Il va peut-être lui en toucher un mot.

   Il pénètre dans le saint des saints et va s'asseoir sur un des tabourets au comptoir. La sacoche bien installée sur les genoux, il commande à Milla, la femme de Jean-Lou son "Blue Mountain". Le temps que le café arrive, Pisse-trois-gouttes s'extirpe de son moyen de transport et s'installe dans le creux du bras gauche de son maître. Il attend lui aussi : à Ernest, sa boisson préférée, à lui le tendre sablé qui l'accompagne. Milla dépose devant ses deux fidèles clients un plateau délicatement préparé : une jolie tasse blanche et sa soucoupe, une cuillère au design italien et dans une ravissante coupelle, le gâteau du petit chien. Ernest la remercie et le rituel peut s'opérer. Il donne le biscuit à son compagnon et ensuite sucre lentement son café. La cuillère tourne doucement dans la tasse et les arômes se réveillent. Le vieil homme n'est plus là, les parfums le transportent en Jamaïque. Il sirote sa première gorgée et se sent réconcilié avec l'univers. Le temps d'un café, il oublie l'âge et ses avanies, le monde devient suave et fruité.

   Déjà le fond de la tasse et dans le marc, Ernest entraperçoit une carte, peut-être celle pour demain. Pisse-trois-gouttes, la gueule pleine de miettes beurrées, jappe pour attirer son attention. Le vieil homme s'arrache à regret à sa bulle de quiétude et retrouve le magasin, le quotidien et son ridicule petit chien. Celui-ci s'est déjà glissé dans son" carrosse" en cuir. Fouette, cocher ! Le chemin est long jusqu'à la Réunion.