Source: Externe

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  Je veux croire que je ne suis pas la seule à avoir lu dans le titre une invitation à la fête de la bière, une saga familiale dans le houblon, un voyage en terres allemandes. C'est peu dire que j'ai été "cueillie" par les premières pages qui mêlent les pensées d'un couple haïtien, parents de cinq enfants. L'écriture d'Evains Wêche m'a immédiatement happée. Elle entre et sort de la conscience des personnages sans transition marquée, elle nous donne à entendre les bruits de Port-au-Prince, elle nous ancre dans un territoire, dans un "ailleurs" que l'on se prend en pleine figure.

   Elisée, comme sa compagne, sont des brasseurs, des travailleurs durs à la tâche, prêts à exercer tous les métiers pour ramener à la maison de quoi manger. Au début de l'histoire, lui est maître pelle sur un chantier, il a le coup de main pour préparer le mortier, elle, vend des mouchoirs à la sauvette. Ils vivent à Carrefour, un bidonville et s'entassent dans une seule pièce. Ils auraient pu l'un et l'autre avoir une vie meilleure mais les voilà condamnés à grapiller chaque jour de quoi nourrir les enfants. L'auteur nous les montre, petites fourmis industrieuses parmi les autres. Dans la fourmilière de Port-au-Prince, on grogne contre l'Etat, les fonctionnaires, l'argent des ONG qui n'arrive jamais mais on s'émerveille et on rit aussi, de l'arrivée d'un bébé longtemps désiré aux plaisanteries échangées dans les camionnettes bondées qui sillonnent la ville.

   Une vie au jour le jour, sur le fil de la misère, hantée par le spectre de la faim. Et voilà que Babette, leur aînée, dix-sept ans et belle comme une reine farouche, croise le chemin d'un certain M. Erickson, un blanc plein aux as, au business louche. Elisée refuse que cet "ogre" mette la main sur sa fille mais sa femme, plus pragmatique, plus désespérée aussi, incite celle-ci à devenir sa maîtresse . Leur existence change du jour au lendemain. Nouveau quartier, nouvelle maison, de l'argent donné par Erickson pour le prix de Babette, le couple fusionnel n'y résiste pas. L'homme continue à brasser, devient portefaix, courbé sous le poids des colis et de sa honte. La femme apprécie dans un premier temps le bien-être qui découle de cette situation. Tant pis pour leur réputation, elle a permis aux siens d'échapper à la misère. Mais le remords la taraude... Avait-elle le droit de sacrifier son aînée pour sauver les quatre autres ? 

   Evains Wêche nous arrache à notre quotidien, nous entraîne à Haïti pour un voyage jusqu'aux enfers. Dans ce roman grouillant de bruits, de couleurs, d'odeurs, les hommes tentent d'esquiver à chaque instant la mort. Ils sont plus ou moins habiles à ce jeu, à cette "danse" avec la pauvreté comme partenaire. Elle vous colle à la peau dans un corps à corps cruel et quand elle semble vous laisser un peu d'espace, c'est pour que la honte s'y engouffre.

Un roman fort