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  Je m'étais réservée ce roman pour les vacances, me fiant à mon intuition.L'été est la période rêvée pour donner du temps au temps et je voulais en profiter pour savourer cette lecture. Je n'ai pas été immédiatement conquise, il m'a fallu cinquante pages pour rentrer dans l'histoire et après, j'ai été happée. Le Trégor et son mois de juillet 2016 se sont effacés, j'ai vécu à Naples, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale pendant de longues soirées.

   Elena Ferrante nous dépeint une ville beaucoup plus âpre que celle découverte l'été dernier grâce au magnifique "Montedidio" de Erri De Luca. Chez ce dernier, "la misère n'est pas moins pénible au soleil" mais adoucie par l'humanité des personnages. Le quartier pauvre où grandissent Lenuccia Greco et Lina Cerullo  n'a rien d'un paradis. La violence est très présente, aussi bien dans la rue qu'au sein même des foyers. Elle n'est pas combattue mais presque institutionnalisée. Le quartier est sous la coupe d'une famille proche de la camorra, les femmes sont sous la coupe de leur mari. Ainsi va l'ordre des choses dans ce "microcosme" que les deux petites filles ne quittent quasiment jamais. Il faudra l'entrée au collège de Lenuccia pour que son père, portier à la mairie, lui offre un aperçu du reste de la ville. Il lui montre le chemin pour aller jusqu'à son futur établissement scolaire et au passage, lui permet de voir la mer. Les habitants du quartier sont casaniers, ils n'ignorent pas qu'en dehors de celui-ci, ils ne sont "rien", ou du moins pas grand-chose, des gens pauvres parlant le dialecte, repérables à leur allure et à leurs manières.

   La narratrice, Lenu, nous raconte son histoire, celle d'une émancipation peu commune à l'époque. Elève brillante à l'école primaire, elle va aller au collège puis au lycée et ensuite à l'université. Parcours incroyable pour une enfant issue de ce milieu et de ce quartier. Sa réussite, elle l'attribue pour une grande part à son "Amica geniale", son amie prodigieuse, Lina Cerulla, qu'elle seule appelle Lila. Comme dans la tragédie grecque, Lenu est blonde, jolie, toujours soucieuse du qu'en-dira-t-on alors que Lila, extraordinairement douée, est une petite brune malingre, parfois aussi mauvaise que la teigne. Difficile pour moi de ne pas les comparer à Ismène et Antigone dans la pièce de Jean Anouilh.

   Leur amitié naît d'un défi lancé par Lila à Lenu : monter jusqu'à l'appartement de Don Achille, considéré par les enfants comme "l'ogre" de l'immeuble. Elles sont persuadées qu'il leur a dérobé leurs poupées, simplement pour satisfaire sa soif de faire du mal. Lila s'avance courageusement dans l'escalier, suivie par une Lenu qui fait taire sa peur pour gagner le coeur de Lila. Cet épisode fondateur de leur relation nous montre que Lila sera celle qui ouvre la voie, Lenu toujours dans son sillage.

   Lenu n'a pas ce magnétisme qui fait de Lila une enfant puis une adolescente hors du commun. La narratrice est persuadée qu'elle est, en quelque sorte une "version amoindrie" de son amie, une copie moins intense qui se "nourrit" du feu qui brûle dans les veines de Lila. Lila est un soleil mais un soleil "noir", énigmatique, colérique, intense et destructeur. Sa capacité à détruire, elle l'exerce d'ailleurs le plus souvent sur elle-même. Ce personnage garde d'ailleurs toute une part de mystère car nous ne "l'approchons" qu'au travers du regard de la narratrice.

   Elena Ferrante nous décrit avec des phrases éblouissantes cette extraordinaire relation, ces deux existences nouées, inextricablement liées. Ce qui les unit va au-delà de l'amitié : Lenu et Lila, Janus aux deux visages ? Lenu et Lila, la lumière et l'ombre ? Lenu et Lila : la force tranquille ou le feu ardent ?

   J'ai enchaîné presque aussitôt par "Le nouveau nom ", suite de  "L'amie prodigieuse" et deuxième tome d'une saga qui en compte quatre. Les fillettes sont devenues de jeunes femmes et elles tombent amoureuses du même garçon.Tout débute un été brûlant à Ischia, où les deux amies séjournent...

 

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