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Pour entrer dans ce roman, il faut suivre les pas du narrateur, accepter de lâcher prise, de ne plus obéir à la rationalité mais à l'instinct. Le personnage principal, un homme dans la quarantaine, vient de perdre sa mère, Jacqueline. Elle s'est éteinte dans son "manoir" au coeur d'une forêt reçue en héritage. Depuis que cette forêt fait partie du patrimoine familial, cette famille a de la branche au sens propre comme au figuré. Dans leur sang coulent à la fois du sang bleu et de la sève. Le décès de sa mère bouleverse le narrateur qui reste dans la maison après le départ des autres femmes de sa vie : sa soeur, son épouse, sa fille. Il prend comme prétexte l'organisation de l'enterrement de sa mère, déjà incinérée, pour retarder son retour à la "civilisation". Sa tante le met en garde : S'il ne quitte pas très vite la forêt, elle va le retenir par ses rets végétaux et l'absorber.

Et c'est effectivement ce que raconte ce livre, l'envoûtement progressif d'une âme humaine par la forêt. Dans une langue admirablement maîtrisée, Jérôme Chantreau se fait le chantre (un nom comme une prédestination) des arbres,des essences enivrantes qui plongent le personnage dans une dépression particulière appelée le Béja. Cette "dépression", sorte de songe éveillé lui ouvre les portes d'autres "mondes". Cet état d'hypersensibilité lui permet d'entendre le bruissement des voix de ses ancêtres dans la maison et les pulsations telluriques dans la forêt. Il se laisse peu à peu glisser, happé par ses propres souvenirs mais aussi ceux de ses ancêtres.Des bribes de passé, des petits moments d'avant remontent à la surface, à la conscience et il les accueille avant d'entreprendre de les détruire. Effacer l'humain pour retrouver la vie "primitive". 

Cette vie "primitive", l'auteur la décrit avec un lyrisme admirable : faune et flore, ombre et lumière, vie et mort, intimement liées. Certains passages sont éblouissants, ils sont autant d'odes à la forêt, à une forêt secrète et "virgo intacta".

Ce livre a presque tout pour être un coup de coeur. Le début m'a charmée et puis mon attention s'est ensuite un peu relâchée. J'ai trouvé la structure narrative parfois trop explicite. J'aurais préféré que Jérôme Chantreau nous fasse confiance pour comprendre à demi-mots l'appel de la forêt auquel le narrateur ne peut que répondre.

                                                                             Lu en numérique via Netgalley