Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Leiloona herserf.

 

   Eléonore de Coatarmor avait fait de la nostalgie sa marque de fabrique, d'aucuns diraient son fond de commerce. Ses héroïnes au charme évanescent étaient toujours gênées aux entournures par un présent trop étriqué et se tournaient vers un passé à l'éclat délicatement satiné. Ses ventes explosaient tous les records et les éditions Le temps d'Avant déroulaient le tapis rouge pour leur auteure vedette. Son roman, Klervie ou la tentation de Ouessant, s'était vendu à  520 000 exemplaires, la traduction en japonais était en cours. La main d'Eléonore était assurée pour la modique somme d'un million d'euros. François Busnel pourtant ne l'avait jamais invitée à La Grande Librairie, avec raison d'ailleurs. La prose de l'aristocrate bretonne réussissait l'exploit d'être sur la ligne de crête entre Barbara Cartland et Alain Decaux.

   EDC, pour les médias, dédicaçait à longueur d'année, passant indifféremment de la bibliothèque de Saint-Sulpice-Les-Champs au coeur de la Creuse à la foire du livre de Francfort. Sa longue silhouette, toujours vêtue de rouge, et ses immenses yeux noirs ne laissaient aucun lecteur insensible. Elle fascinait les foules, icone vintage d'une société qui cherchait dans ses histoires un refuge à la brutalité contemporaine. Eléonore fascinait et intriguait. Personne, pas même sa directrice de collection, ne pouvait se targuer de connaître ses pensées. Elle cultivait son image et dissimulait son âme.

   Un hagiographe consciencieux aurait remarqué que cette Bretonne n'était pas retournée dans sa région depuis plus de vingt-cinq ans. EDC était toujours excusée, retardée, grippée, empêchée quand il s'agissait de se rendre au Festival Etonnants Voyageurs à Saint-Malo ou au salon du livre de Vannes. La toile de fond de ses romans était pourtant toujours la même : une Bretagne sublimée, aux couleurs de genêts et de flots déchaînés. 

   Toile de fond ou écran de fumée ? Eléonore ne reviendrait pas en Bretagne. Retourner sur ses pas, retrouver le château familial et sa sinistre tourelle, jamais ! Enfant, elle avait attendu à la fenêtre, comme la femme de Barbe-Bleue que sa soeur Anne voit quelqu'un venir. Elle s'adossait souvent au pilastre, camouflant ainsi la tête sculptée à l'air affligé. La pierre, elle-même, semblait compatir à son sort. EDC ignore qu'aujourd'hui le château est en ruine et que la tourelle n'est plus habitée que par les araignées. Eléonore de Coatarmeur enfouissait, page après page, livre après livre, ses anciennes plaies.