Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'ispire d'une photo de Romaric Cazaux.

 

   Elections, piège à cons ! En même temps, on ne pouvait pas prévoir qu'on serait élus. Nous, enfin moi surtout, notre seul objectif pour les municipales, c'était d'amener sur le tapis la préemption par Fourmejac-en-Bruyère des terrains de Madame Le Tendru. Rien que l'idée de voir se construire un centre commercial sur ces terres que j'imaginais transformées en potager collaboratif me tordait le bide. Alors avec les copains, on a ficelé une liste vite fait, pas trop bien fait. On savait qu'on n'avait aucune chance face à Firmin Guyader, maire depuis 1985, Fourmenjois de souche et propriétaire de l'entreprise " La Krampouz" qui emploie quinze crêpières du village.

   Il faut croire que les frasques du Firmin ont fini par énerver son monde. Son côté "Je roule en Crossover avec option pollution" et "Je profite des réunions de la communauté d'agglos pour faire la tournée des restaus, langoustines à gogo" a entraîné sa chute . Notre liste apolitique " Non au supermarché, vive le potager !" a gagné dès le premier tour. La catastrophe : on n'y connaissait rien à la gestion d'une municipalité, de vraies perdrix de l'année ! Je vous la fais courte, bibi bombardé maire, formation intensive, la ferme confiée aux bons soins de mon frangin et même pas le temps de mettre les pieds au potager " Le bonheur est dans la bouture".

   J'avais demandé un week-end peinard, histoire de souffler un peu, et de participer à la première cueillette des haricots au potager. Il y avait bien un mariage de prévu mais mon premier adjoint devait unir Jean Coutellier et Marie Passevant. Vingt ans que ces deux-là vivaient heureux dans le péché, la cérémonie n'allait pas être franchement guindée. J'étais dans mon rang, le seau à la main quand mon bigo a sonné. Le gars Fanch s'était cassé trois côtes en tombant dans un silo. Il m'appelait depuis l'hosto, il risquait plus de marier les vieux tourtereaux.

   J'ai quitté le potager en quatrième vitesse et rallié la ferme en poussant à fond la 4L. J'ai fourré dans un sac mon costume et mon écharpe bleu blanc rouge et hop, direction la place centrale de Fourmenjac. Je l'ai traversée au pas de course, sans vraiment regarder les gens de la noce, tous endimanchés. J'ai même failli bousculer une gamine, plantée là, aussi raide qu'un piquet. Je n'avais pas fière allure avec mon jean cracra et mon tee-shirt de la coopérative agricole. Je suis passé devant la basilique pour m'engouffrer dans la mairie, bâtiment nettement plus modeste.

" Nous sommes réunis, ici, pour célébrer l'union de deux enfants du pays. Moi, André Lefranc, les ai connus sur les bancs de l'école, unis dans la même trouille de Madame le Quintrec et de sa règle métallique. Après plus de deux décennies de compagnonnage, ils se décident à régulariser la situation. Je dirai comme le père de Jean "Et ben, c'est pas trop tôt !""

   Je sentais les rires monter dans l'assistance. Mon discours improvisé ne devait pas être très académique. On fait avec les moyens du bord. Je n'aurais pas dû être dans la salle des mariages aujourd'hui mais au milieu des haricots et des tomates. Mon pantalon me comprimait le bide et je commençais à avoir chaud avec ma veste et ma cravate qui me serrait le kiki.

   J'allais reprendre mon speech quand j'ai vu Madeleine dans le fond de la salle. Robe à fleurs et cheveux longs. Elle n'avait pas trop changé depuis le temps. Elle aussi avait connu la terrible Madame Le Quintrec mais ça ne l'avait pas découragée de l'école. Je savais qu'elle était commerciale dans l'industrie du luxe. Sa mère le disait à tout le monde avec une bouche en cul de poule "Madeleine, elle est dans l'industrie du LUXE". Bon sang, elle me souriait. J'allais peut-être annuler ma participation à "L'amour est dans le pré".