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Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Julien Ribot.

  La psychologue scolaire a alerté mes parents sur le fait que je suis "en souffrance". Imaginez le vent de panique à la maison ! Mes deux  géniteurs sont tombés des nues et depuis ils battent leur coulpe :  Arte et France Culture dès le berceau, violoncelle et piano, lectures des classiques en "VO". Ils m'ont transformé en singe savant. S'ils avaient davantage le sens de la mise en scène, ils s'arracheraient les cheveux et se couvriraient de cendres.

  Pas de quoi s'affoler, je n'ai aucun ami au lycée mais personne ne m'enferme dans les toilettes aux récréations. Je suis persuadé que mon "invisibilité" tient davantage à mon âge, douze ans en Seconde, qu'à ma phénoménale culture. Au bahut, mes condisciples ont les hormones en folie et les discussions portent souvent sur qui sort avec qui. Je vais déjà attendre que ma voix ait mué avant de poursuivre de mes assiduités une des filles de la classe. 

   Ma pseudo "souffrance" a traumatisé mes parents, chercheurs au CNRS. Ils ont décidé de me consacrer du temps. Ils ont même élaboré une stratégie dont je suis la malheureuse victime :  ME RENDRE NORMAL et donc HEUREUX. Depuis, j'en bave !

   Sous la contrainte, je me suis créé un profil Facebook où je poste des commentaires à l'orthographe douteuse. Maman les relit tous et rajoute des fautes pour les rendre plus crédibles. J'écoute Skyrock et Papa me fait réviser les textes de Maître Gims.  Ils m'ont traîné dans un magasin de sport et j'en suis sorti métamorphosé : une crevette en survet et baskets.

   Le pire reste à venir ! Pendant que mes charmants parents visitent Venise aux vacances de Pâques, je suis inscrit à un séjour linguistique à Plymouth. Seul sur le pont du ferry qui me conduit en enfer, je songe à mettre fin à mes jours.Deux semaines avec des adolescents qui puent des pieds et passent leur temps à flirter, je ne vais pas résister.Comme le chante si bien Maître Gims "J'vais devoir mettre les voiles". Un saut discret dans l'Océan, je nage comme une enclume, la mort devrait être rapide.

   Seul sur le pont, ce serait facile de passer à l'action. Au moment où je m'apprête à quitter ce monde, une fille du groupe s'approche de la chaise près de moi. Une minuscule brune à lunettes. Pour vous permettre de juger, elle est plus petite que moi, c'est tout dire.

" Ce siège est-il disponible ? Je ne voudrais pas m'imposer !" murmure-t-elle d'une voix fluette. Allélouiah. Enfin un être humain de ma taille qui parle le même langage ampoulé et suranné que moi ! 

Je décide de remettre mon suicide aux calendes grecques. La tragédie, c'est très surfait.