Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Vincent Héquet

   Yann hissa sa valise sur le porte-bagages au dessus de sa place et s'installa confortablement. Il s'autorisa un ouf de soulagement, la semaine avait été éreintante. Son père avait répété en boucle :  " on ne se prépare pas le jour où on embarque" en dressant des listes de tout ce que son gars devait emporter. Sa mère avait débuté un syndrome du nid vide alors même qu'il était encore à la maison. Sa patience avait été mise à rude épreuve.

   Leur fils unique partait pour Paris et ils étaient tout chose, fiers mais tout chose. Tout le bourg avait su qu'il embauchait lundi, aussi bien les membres de l'Amicale des Boulistes que les dames du Club Tricot. " On est contents pour lui, faut pas croire ! Mais comment il va se débrouiller tout seul ? Et s'il allait se perdre ? "

   Inutile de chercher à les raisonner, de leur rappeler qu'il avait fait toutes ses études à Rennes et survécu dans la "jungle urbaine". Paris les angoissait. Nicole, sa mère, faisait une fixette sur son allure. Elle craignait que les Parisiens ne se moquent de son gars. " Si c'est important Yann ! Ils se sont moqués des chaussettes blanches de Pierre Bérégovoy et on voit comment ça a fini !" Elle l'avait traîné chez le coiffeur et exigé une coupe moderne, évoquant même devant Yvon, coiffeur pour hommes depuis bientôt cinquante ans, une touche "métrosexuelle". Yvon avait ouvert des yeux ronds. Sur leur lancée, ils étaient entrés au "Chic briacin" et il avait dû essayer des costumes qui n'avaient de chic que le prix. " Ne t'inquiète pas, c'est notre cadeau pour ton nouveau boulot ! On a pioché dans les économies, on veut que tu sois le plus beau !"

   Son père se focalisait davantage sur le bricolage. Yann louait un T1 près de son travail. Jean-Pierre voulait parer à toutes les éventualités : initiation au tableau électrique, à la plomberie et au montage d'une étagère Ikéa. Il avait feint d'être attentif pendant les démonstrations paternelles. De temps à autre, un gloussement discret lui échappait. Il y avait belle lurette qu'il se débrouillait comme un chef. Mais il s'était tu, ému par le stress qu'il sentait chez son père.

   Yann ôta ses lunettes de soleil, l'ultime détail "métrosexuel" offert par Nicole et se plongea dans une thèse passionnante : "Effets thermoélectriques dans les ferrofluides".

Il avait hâte de découvrir l'équipe qu'il allait diriger au CNRS.