Source: Externe

" La saison des primevères était passée."La première phrase du roman, information assez insignifiante pour les hommes, est le signe, pour la gent lapine ,que le printemps va bientôt transformer la nature en un splendide garde-manger. Vous allez vous surprendre très rapidement à ne plus penser en humain mais en lapin. Vous trouverez normal de farfaler à la fraîche, de guetter l'apparition des vilous et de vous endormir, béat, contre la fourrure bien chaude d'un de vos congénères au fond d'un terrier. Richard Adams réussit, le temps d'une épopée "lapinesque" (soit quelques mois) à nous faire vivre à hauteur de garenne.

Patrick Chamoiseau dans "Les neuf consciences du Malfini" nous montrait le monde au travers du regard d'un aigle. Le temps de la lecture, nous étions ce prédateur puissant, doué d'une intelligence très particulière. Dans "Watership Down", nous partageons le quotidien plus terre à terre (dans les deux sens du terme) d'un groupe de lapins qu'un grand danger va chasser de son habitat. Un projet immobilier menace leur domaine et Fyveer, un jeune lapin chétif et donc considéré avec mépris, le sent dans sa chair, dans son âme. Hazel, son frère, solidement bâti et amené à occuper une place de choix dans leur garenne, croit aux prémonitions de Fyveer. Ils vont tenter d'alerter leur maître, le Padi-Shâ, qui chasse d'un revers de patte, leurs inquiétudes. Les deux frères, convaincus de l'imminence du danger, vont rallier à eux quelques compagnons de route et tenter (ce qui est inconcevable pour leur race) l'aventure.

C'est le début d'une formidable histoire, d'un récit initiatique porté par un souffle épique et poétique. Les deux frérots lapinaux partent à la recherche d'une terre sûre où établir une nouvelle garenne. A leur côté se trouve Dandelion, le conteur qui leur narre des épisodes de la mythologie lapine, où le facétieux Shraavilshâ et son acolyte Primault se jouent des dangers et des dieux. Ils peuvent aussi compter sur le sanguin, le bourru au coeur tendre, Bigwig, ancien garde du maître. Il ne faut pas oublier le minuscule Pikkyn, fort uniquement de son indéfectible attachement à Hazel.Quelques autres membres dont le rusé Rufus complètent la bande .Ils vont parcourir des terres hostiles (quelques kilomètres autour de leur point de départ), communiquer avec d'autres espèces : un mulot et une mouette, se défaire de certains préjugés (Ces "messieurs" vont comprendre qu'ils sont tout aussi capables que les hases de creuser un terrier).

Cette expédition va aussi leur permettre de découvrir la vie de lapins domestiques, d'une garenne faussement sauvage, protégée par un paysan, qui de temps en temps, prélève un tribut ou bien d'une autre garenne, sous le joug d'un lapin devenu général, qui règne par la terreur et un système hiérarchique rigide.

Notre vaillante troupe progresse à petits bonds de lapins, prompte à s'arrêter en cas de bruits inquiétants, d'envie de grignoter une touffe d'herbe tendre ou de piquer un roupillon. Les prédateurs ne sont jamais loin et leur vigilance ne doit jamais se relâcher. Leur caractère les porte, cependant, à oublier très vite les désagréments pour jouir du moment présent. Ils vivent en harmonie avec une nature admirablement décrite. Certains jugeront peut-être que les descriptions du paysage, de la végétation,de la lumière à chaque instant du jour ralentissent le récit. Moi, je me suis délectée de ces "tableaux" d'une délicatesse infinie. Pour apprécier pleinement ce roman, il est important de prendre son temps, de savourer chaque page, de lire et relire chaque introduction de chapitres. L'auteur introduit toujours ceux-ci par une citation pertinente, érudite, qui nous rappelle, mine de rien que si le texte parle de lapin, l'humain n'est jamais bien loin.

J'ai rejoint la team "lapinoupower" de Keisha, Grominou, Pr.Platybus et Titine.
A qui le tour ?