Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Fred Hedin.

 

" Tu manges au self à midi ?"  J'ai répondu par la négative à ma collègue Sylvie.Depuis septembre, j'avais repris le goût des repas à la cantine, des discussions boulot et météo. Rien de transcendant, juste le plaisir d'échanger avec des adultes. Depuis septembre et mon retour au travail après sept années de congés, je me sentais revivre. C'est difficile à expliquer mais c'était pour moi comme un "shoot" de normalité. Mon job dans un bureau pouvait paraître routinier, même ennuyeux à certains. Moi, j'éprouvais une sorte d'ivresse le matin quand je me levais pour aller travailler.

C'est fini. La maîtresse de Lucas m'a laissé un sms sur mon portable. Elle veut me voir à la sortie de l'école. Dans le bâtiment vidé par la pause de midi, j'écoute le silence. Quand nous retrouverons, Lucas et moi, nos tête-à-tête à la maison, le silence n'existera plus, remplacé par son étrange langage. Soupirs et cris, gémissements et rires que je m'efforcerai toujours de décoder.

Qu'a-t-il fait ? Bousculer un autre élève, pousser des hurlements, recracher son repas à la tête de son AVS. Je n'aurais pas dû me laisser aller à l'espoir. Lucas n'a pas sa place à l'école, j'ai tort de m'acharner. Pourtant ces derniers mois, tout semblait rouler. La maîtresse de Moyenne Section avait accepté mon grand de presque six ans et demi. Elle était même parvenue à établir un contact avec mon enfant culbuto. A la moindre contrariété, il se balance d'avant en arrière et chantonne pour se rassurer. Son AVS, Simone, une solide quinquagénaire, le surveillait comme le lait sur le feu. Et moi de dire à Pierre : "Tu vois qu'elle marche la méthode ABA  !" Lui souhaitait que Lucas intègre un centre spécialisé. Il est persuadé que notre fils y ferait des progrès. Je n'arrive pas à me faire à l'idée que mon bébé ne rentrerait que le week-end à la maison.

Il est 12h45. La maîtresse doit être disponible. Je ne peux pas attendre ce soir pour savoir. Je veux me préparer à l'avance, répéter les mots déjà tellement ressassés : "Merci. Je sais que vous avez fait votre possible. Je comprends que vous ne puissiez pas garder Lucas." Je ferai ma bravache, je ne pleurerai que cachée dans le fond de notre jardin.

Bonjour,
Votre sms m'inquiète. Auriez-vous la gentillesse de me préciser le motif de notre rdv ?
Cordialement
La maman de Lucas

Le message est envoyé. J'espère avoir une réponse avant le retour des collègues. Je vois apparaître le mot MMS sur mon Smartphone. Une photo apparaît peu à peu : une maison pimpante sous un beau ciel bleu. Sous le dessin, Mme Rémond a écrit : Lucas, comme les autres enfants, a dessiné l'école ce matin. Je crois qu'il veut nous faire comprendre que notre maternelle lui plaît bien. A ce soir.

Je serre le téléphone contre mon coeur. Il bat comme un fou pour mon étrange et merveilleux garçon.