Source: Externe

Billet sous forme de carte heuristique

(déformation professionnelle)

Pour ceux qui ignoreraient ce que cache ce terme "savant", imaginez un tableau blanc, un cercle grossièrement tracé et dans celui-ci, écrit en rouge : Les filles au lion. Tout autour de ce cercle (aux allures de patate) des flèches et au bout de celles-ci, les mots que j'associe à ce titre.Je me suis réellement prêtée à l'exercice et je vous en livre le résultat :

-  Miniaturiste

-  le tableau (art/ création/ peinture/écriture)

-  le roman (construction/style)

- Les filles/ Le Lion

 

Miniaturiste : Le premier roman de Jessie Burton a été un énorme coup de coeur en 2015. Mon article est ici, si le coeur vous en dit. Bien évidemment, j'étais assez fébrile en débutant la lecture de son second roman. Allait-il être à la hauteur du premier ? Quelques critiques en demi-teintes me laissaient envisager une déception. Ce ne fut pas le cas. J'ai trouvé Les filles au lion plus ambitieux, mais fidèle à des thèmes auxquels l'auteure semble tenir : la condition de la femme, l'attirance teintée de méfiance et de préjugés pour ce qui est différent, les huis-clos où les passions s'exacerbent. 

Le tableau : Le titre du roman est celui d'un tableau peint en 1936 par une jeune fille de 19 ans, Olive Schloss. Fille d'un marchand d'art et d'une riche rentière, elle caresse le rêve de rentrer à a Slade School of Fine Art .La famille s'est réfugiée dans une finca, en plein milieu de la campagne espagnole, près de Malaga. Sarah,la mère,souffre de dépression et cet isolement a pour objectif de l'éloigner des fêtes où elle noie ses idées noires. L'Espagne, cette terre étrangère, autant que Isaac Roblès, un jeune et séduisant voisin, semblent être les conditions pour qu'éclose le talent (le génie ?) de la jeune fille. Elle peint plusieurs tableaux dont Les filles au lion qui reprend l'histoire de Rufina et Justa, deux soeurs chétiennes à l'époque romaine Justa a été jetée dans un puits et Rufina livrée en pâture à un lion, qui n'a pas voulu la toucher. Cette toile connaîtra de multiples vies, de multiples interprétations, fruit de la "collaboration" d'Isaac et d'Olive. Le lecteur assiste à sa création en 1936 et à sa réapparition en 1967 à la galerie Skelton à Londres. Odelle, originaire de Trinidad, y est secrétaire. Cet étrange tableau sert de lien entre deux héroïnes farouches, deux "créatrices : Odile et Odelle, l'une peintre, l'autre écrivaine. Chacune à son époque, doit affronter, les a-prioris d'une société qui ne concède aux femmes qu'un minimum de droits et certainement pas celui de posséder du talent.
Jessie Burton aborde avec beaucoup de justesse et de sensibilité les affres de la création et la perception de l'oeuvre par l'entourage des artistes.

Le roman : Il est construit selon un procédé classique mais que j'aime beaucoup. Il alterne deux périodes distinctes, 1936 et 1967 et le va et vient entre ces deux époques éclaire (ou non) des pans de l'histoire. Le style, bien plus que dans Miniaturiste, s'attache aux plus infimes des détails. Certaines phrases constituent à elles seules de petits tableaux. L'action en est forcément ralentie mais cela ne m'a pas perturbée. Je me reconnais tellement dans cette attention aux minuscules "fragments" d'existence.

Les filles/ Le lion : Ce trio, à l'origine, est formé par Justa, Rufina et le lion de la légende romaine. Mais le lecteur peut aussi y voir Olive et la soeur d'Isaac, Teresa. Elles sont liées en 1936 par un sentiment plus complexe qu'une simple amitié. Toutes les deux ont un très fort tempérament et une "sauvagerie" qu'elles dissimulent aux hommes.Le lion serait une représentation de l'homme, sûr de sa supériorité. Il est possible encore que les deux filles soient Odelle et son amie d'enfance Cynth, venues à Londres pour y faire leur vie. Par leur éducation, elles sont parfois plus anglaises que les anglaises que les Londonniennes de souche mais la couleur de leur peau leur vaut de nombreuses vexations. Si le lion, symbole de la colonisation,semble pacifique, elles doivent pourtant rester sur leurs gardes.

Ma carte heuristique (et c'est tant mieux) n'a pas épuisé toutes les pistes de ce roman foisonnant. A remarquer, c'est devenu la marque de fabrique de la collection "du monde entier" de Gallimard, une magnifique couverture.

 Une phrase pour terminer, bien plus éloquente que ma "patate" au tableau.

J'ai été éblouie par ce roman.