Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Félix Russell-Saw.

   Elle vient de partir, sans même se retourner. Je m'attendais à d'autres mots, à des larmes peut-être. Elle a simplement dit : " Contente de t'avoir rencontré", a posé un baiser léger sur ma joue et a regagné sa voiture. 

   Demain, je prends la route pour Saint-Pé de Bigorre. Je me suis inscrit à un stage pour encadrer la pratique du kayac de rivière,histoire d'étoffer mon CV d'éducateur sportif. Après mon hibernation bretonne, je devrais être heureux de préparer le Combi, de m'arracher à la tiédeur de la maison familiale et de retrouver le cours de ma vie.Tout le temps de la belle saison, je vais sillonner la Côte Atlantique, de centre nautique en centre nautique, libre, "Blowin in the wind" de Bob Dylan à fond les ballons.

   Je devrais être heureux et je ne le suis pas. Ma barbe de baroudeur et mes lunettes d'intello attirent pas mal de filles. Mon genre "marginal propre sur lui" plaît et je me laisse séduire.Je les préviens tout de suite : " Je ne veux pas d'attache" et elles répondent d'accord en pensant me faire changer d'avis. Camélia a dit d'accord et comme je viens de le comprendre, elle ne comptait pas m'ancrer en Bretagne.

   Demain, je pars sur les traces de Kerouac. Depuis mes 19 ans, c'est devenu un mode de vie. Se déplacer au gré de contrats toujours courts, passer le plus de temps possible sur l'eau, brunir au fil des mois jusqu'à avoir la peau presque noire et les lèvres craquelées par le sel. Garer le Combi en soirée près de la mer et s'endormir avec le bruit du ressac. Vivre de peu, intensément.

   J'étais tellement ému quand elle est arrivée tout à l'heure. Je ne pouvais pas croire qu'elle me laisse partir après notre dernière nuit passée ensemble. J'étais prêt à les entendre ces fichus mots : "Je voudrais que tu restes". Et je me serais empressé de dire oui. Elle m'a tendu mon écharpe, celle que j'avais opportunément oubliée sur le porte-manteau.Elle avait l'habitude de me l'emprunter. Elle m'a regardé, comme toujours, droit dans les yeux. "Contente de t'avoir rencontré". Je suis planté, là, dans mon Combi près de la plage de Saint-Tugdual et j'ai envie de chialer.

   Je n'ai pas envie de prendre la route.J'aime un femme qui semble n'avoir besoin de personne à ses côtés pour exister. Le coup de l'arroseur arrosé ! C'est une traductrice qui commence à être connue dans le monde de l'édition.De nombreux auteurs américains recherchent sa collaboration. Quand elle est devant son ordinateur, concentrée sur la recherche du mot juste, le monde extérieur disparaît. Je lui ai tenu compagnie cet hiver au moment où elle faisait relâche, et reprenait pied dans la réalité. Je ne veux pas échanger sa peau satin pour les vagues et les embruns. "Contente de t'avoir rencontré". J'ai mal à en crever.

   Demain, la route m'attend mais je ne vais pas la prendre. Ma fierté dans ma poche, mon mouchoir par dessus, j'irai frapper à sa porte et si elle m'ouvre, je lui tendrai l'écharpe :  "Tu peux la garder et moi avec, si tu veux bien".