Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Vincent Héquet.

Week-end de "team building" !

Certains s'éclatent comme des fous. Je dirais, pour rester poli, que mon enthousiasme est plus modéré. Crapahuter, à Berck plage, revêtu du dossard bleu de mon équipe, tenter de trouver le trésor avant les verts, c'est pas mon truc. Le PDG de notre startup "Blue Sky Community" veut qu'on apprenne à mieux se connaître, dans un cadre différent de celui de l'entreprise. Personnellement, le bonjour-bonsoir, et ensuite je m'enferme dans mon bureau pour créer mes programmes informatiques, me suffit amplement. Le DRH me l'a bien rappelé, lors de l'entretien annuel : "Mon petit Damien, il faudrait faire une effort de socialisation". Il parlait à voix basse, mais j'ai eu le sentiment que ce dernier mot m'écorchait les oreilles. Je "socialise" quand je veux et avec qui je veux. C'est à dire avec mes parents, mon jumeau et sa famille et, last but not the least, Happy, mon Golden Retriever. Avant il y avait aussi Vincent. Si je compte en plus ma collection d'orchidées, cela multiplie de façon exponentielle mon entourage. Je n'allais pas confier au DRH que je parle à mes plantes.D'après la revue " Passion orchid", un quart d'heure de conversation par jour favorise leur croissance. Bon, il va falloir que j'y retourne. Une pause-pipi n'est pas supposée dépasser le quart d'heure...

Tiens, Damien refait surface ! Je me demandais combien de temps il allait rester planqué. J'adore sa tête de Droopy malheureux. On est dans la même équipe, et je compte sur ce week-end pour l'aborder. Au boulot, c'est impossible. Il se glisse à la vitesse de la lumière dans son bureau, et n'en sort qu'à 18h pile, pour filer vers la sortie. Ce n'est pas un mec, c'est une anguille. Je vais profiter de l'épreuve suivante : Ecrire le nom de l'entreprise sur le sable, dans un esprit Land Art, pour amorcer la conversation. " Moi, c'est Alessandro, je bosse au Pôle Design. On devrait pouvoir cartonner sur cette épreuve et récupérer un nouvel indice !" Vu le profil du gars, je vais la jouer profil bas. Pas certain qu'il apprécie mon exubérance méditerranéenne.Cet air tout coincé, tout chiffon, je craque. Je vais y aller en douceur. Je me suis un peu renseigné sur le "coco". Son compagnon est décédé dans un accident il y a deux ans.Depuis, au boulot, il assure le taf, mais pas le relationnel.

Ce week-end s'annonce encore plus perturbant que prévu. J'ai comme l'impression qu' Alessandro cherche à "socialiser", et pas dans le sens "franche camaraderie" voulue par le patron. Il assume ça, tranquille, sans complexe. Son accent est assez irrésistible, mais côté discrétion, pardon ! Je l'imagine bien défiler à la Gay Pride et afficher un magnifique arc-en-ciel sur son profil Facebook. Vincent et moi, c'était plutôt "Pour vivre heureux, vivons cachés".  Je crains le pire lors de l'épreuve : Créer un chearleading pour vanter les mérites de l'entreprise, autrement dit, bouger son popotin en agitant d'atroces pompons. L'horreur absolue ! On parie combien qu'il va s'improviser meneur de revue, et réussir à remporter d'adhésion du groupe. 

On a remporté l'épreuve haut la main ! Je leur ai concocté une choré pas trop compliquée. Les filles ont assuré un max, les gars n'ont pas démérité. Ils partaient de loin les pauvres... J'ai au moins une info supplémentaire sur Damien, il a le sens du rythme et aussi celui du ridicule. Il bougeait bien, mais qu'est-ce qu'il tirait la gueule !  En fin de matinée, notre équipe est en tête. J'ai hâte de connaître le programme de l'après-midi. A Berck, 14 degrés sur la place, 10 dans l'eau, ça m'étonnerait qu'on sorte les maillots. Créer du lien, ça creuse. J'espère que le buffet, à l'hôtel réservé par l'entreprise, sera à la hauteur de mes espérances. J'aime bien rire de tout, sauf de la bouffe, sang italien oblige.

Ce gars a un appétit d'ogre ! Il s'évanouirait devant le contenu de mon frigo : cinq plats surgelés et un pack de yaourts nature. Je n'ai jamais fait dans la gastronomie. Et puis manger seul, c'est déprimant. La chasse au trésor ne recommence qu'à 14h. Il me reste un peu moins d'une heure pour souffler. Je vais m'éclipser, ni vu ni connu, et faire quelques pas sur la plage. Toutes ces conversations m'ont saoulé. Sur le sable, les traces de nos pas sont encore là, souvenirs éphémères d'une danse à la gloire de l'entreprise. Je suis obligé de reconnaître que sa choré n'était pas déplaisante. Je n'avais pas dansé depuis une éternité. Tiens, qui voilà, deux parts de gateau au chocolat à la main !

" Tu es parti avant le dessert ! Si tu veux, on peut manger ce fabuleux gâteau et l'éliminer en marchant ! Le mal et le remède offert en même temps..."