Source: Externe

 

Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure !
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir !

                                                                   Baudelaire (La chevelure)

 

La tresse est un premier roman à la construction maîtrisée. Il nous raconte la vie de trois femmes, que tout sépare en apparence. Assez rapidement, le lecteur va établir le lien entre elles : les cheveux.

Smita est une Dalit, une Intouchable, obligée de nettoyer les fosses d'aisance à mains nues. Cela se passe de nos jours, dans un village de l'Uttar Pradesh, en Inde. Au nom de traditions ancestrales, elle est condamnée à ce travail avilissant, et sa fille Lalita devra prendre sa succession. Elle se refuse à voir sa fillette à la beauté gracile, s'abaisser à une tâche semblable. Pour Lalita, elle rêve d'école, d'éducation, d'émancipation. Pour nous, cette scolarisation paraît banale. En Inde, quand on appartient à la caste des Intouchables, c'est une transgression qui peut entraîner la mort. Pourtant, Smita ne peut s'empêcher d'y penser, en tressant la douce chevelure de son enfant.

Bien loin de l'Uttar Pradesh, à Palerme en Sicile, Giulia, 20 ans, travaille dans la fabrique paternelle. C'est le seul atelier de confection de perruques encore ouvert en ville.Giulia a été initiée par son père à la teinture des cheveux, dont l'origine est 100% sicilienne. Là aussi, la tradition est très présente. La jeune femme va être amenée, plus tôt que prévu, à prendre la succession de son père, victime d'un accident. Elle découvre alors que l'entreprise est au bord de la faillite, faute de matière première. Il faudrait faire venir les cheveux d'Inde. L'idée apparaît comme totalement saugrenue pour une partie de la famille. Pourtant Guilia ne peut s'empêcher d'y penser, en caressant les cheveux de Kamal, son amant sikh.

A Montréal, Sarah, brillante avocate de quarante ans, semble, elle, s'être affranchie des traditions. Elle mène sa carrière tambour battant, aux prix de sa vie familiale. Au cabinet, elle apparaît comme un "Terminator" au féminin. Rien ne paraît de nature à l'arrêter, pas même la tumeur qu'on lui découvre au sein. Elle va traiter le cancer comme un de ses dossiers, sans affect, mais avec une rigueur implacable. D'ailleurs, Sarah compte bien n'en parler à personne dans son entourage professionnel.Seulement sa maladie vient à être connue et peu à peu, elle est dépouillée de tous ses clients. Elle doit se battre sur tous les fronts, au boulot et à l'hôpital. Doit-elle vraiment se battre sur tous les fronts ? Elle ne peut s'empêcher d'y penser, en ajustant sa perruque aux mèches soyeuses, venues d'Inde, sur son crâne chauve.

Trois beaux portraits de femmes, trois "battantes" qui ont décidé, chacune à leur manière, de changer le cours de leur destin. Le roman de Laetitia Colombani se lit facilement, le style est agréable et fluide. Je trouve qu'il pourrait constituer une lecture enrichissante pour des élèves à partir de la Troisième.

Lu en numérique via Netgalley