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Le roman de Nathan Hill est une somme, le résultat d'une addition improbable mais réussie. L'ensemble débute est une féroce critique des médias contemporains. Au Etats-Unis, en 2011, le Gouverneur Packer, candidat à la présidentielle, est victime d'un "attentat". Du moins est-ce ainsi que les journaux télévisés qualifient le fait qu'une femme âgée ait jeté des poignées de gravillons sur le politicien alors qu'il traversait un parc. Faute d'informations fiables, la machine médiatique s'emballe, des "experts" s'expriment ad nauseam, des schémas expliquent de façon scientifique la trajectoire des projectiles, le passé de la vieille dame est fébrilement recherché et très rapidement, de raccourci en raccourci, elle devient CALAMITY PACKER, UNE HIPPIE EXTREMISTE,PROSTITUEE ET ENSEIGNANTE.

Ce portrait à charge est une caricature grossière pour faire le buzz,nourrir d'un brouet faisandé un public toujours plus avide de sensationnalisme et de réponses immédiates et simplistes. Faye Andresen-Anderson est jetée en pâture aux Américains, sans que son fils Samuel soit au courant de la situation. Sa mère a quitté le domicile conjugal,  lorsqu'il avait 11 ans, l'abandonnant ainsi que son père Henri. Elle est partie sur la pointe des pieds, en catimini, sans fournir la moindre explication. Depuis, le garçonnet est devenu une trentenaire assez solitaire, professeur de littérature à l'université et membre d'une guilde sur le jeu en ligne Elfscape.Il juge son métier tel qu'il doit le pratiquer débilitant, essaie depuis dix ans d'écrire un roman et éprouve le sentiment de passer à côté de son existence.

Un appel de l'avocat de sa mère va le sortir de la routine dans laquelle il s'est enlisé. Simon Rogers veut qu'il rédige une lettre en faveur de Faye. Comment accorder une faveur à celle qui a fui, la seule à savoir calmer ses innombrables chagrins d'enfant, ses crises de pleurs de catégories 1 à 4, sa sensibilité d'écorché vif ? Plutôt crever ! Ce non catégorique va être bouleversé par une donne inattendue. Samuel a perçu, dix ans auparavant, une très forte somme pour un roman jamais écrit. Guy Periwinkle, son éditeur, le menace de poursuites en justice s'il ne lui fournit pas le travail demandé. Pourquoi alors ne pas rédiger une biographie assassine de sa mère ? Solder en quelque sorte ses comptes, avec la maison d'édition et surtout avec Faye. Comme un saumon qui remonte la rivière, il va explorer le passé de sa mère et cette démarche l'amènera encore plus loin, sur les traces de son grand-père,qui a quitté sa Norvège natale durant la Seconde Guerre Mondiale. Et si les gravillons balancés à la face du Gouverneur Packer trouvaient leur explication dans cet exil, dans les fantômes qui l'ont suivi aux Etats-Unis ? 

Nathan Hill nous raconte la vie des trois générations d'Andersen, la façon dont Frank ( avant Fridtjof) a influencé le cours de l'existence de Faye , qui à son tour, a imprimé sa marque sur celle de Samuel. Ce roman nous parle des liens entre parents et enfants, des chemins que l'on emprunte dans la vie en fonction des drames, des carences affectives, des malentendus survenus durant l'enfance. L'auteur ne néglige pas non plus le rôle déterminant de l'époque dans laquelle les personnages ont grandi avec pour chacun une date déterminante : 1940,1968, 2001.

Si la famille Andersen est au coeur du livre, les personnages qui gravitent autour d'elle sont aussi très intéressants. Représentatifs de notre époque, deux d'entre eux, incarnent, tout en restant crédibles, des dérives actuelles: Pwnage, l'accro au jeu en ligne ou Laura Pottsdam, étudiante et tricheuse invétérée. Cette dernière, sans avoir le QI d'Einstein, a compris toutes les failles du système et les exploite sans aucune vergogne, élevée par une mère pour laquelle la fin justifie tous les moyens. Ces portraits,extrêmement caustiques, ne sont les seuls à accrocher le lecteur. Nathan Hill fait exister un myriade d'individus, trouvent toujours les mots justes, les détails pour les rendre vivants.

Critique acerbe des Etats-Unis, roman initiatique, fresque historique, ce roman-somme cache encore un atout majeur. Non content de dresser le tableau d'une certaine Amérique, Nathan Hill parvient encore à donner une autre dimension à son histoire. Derrière les faits, les interactions entre les protagonistes, le lecteur devine la présence de très anciennes divinités nordiques. En coulisses, entre les lignes, elles tirent peut-être les ficelles et le roman se pare d'irrationnel.

Une merveille