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   J'avais renoncé à acheter ce livre, en raison d'avis plutôt mitigés sur la blogosphère. Un ami me l'a prêté et il a eu bien raison. J'ai toujours aimé les pastiches et Guillaume Chérel nous régale ici de sa version des "dix petits nègres" d'Agatha Christie. Le début du roman est particulièrement savoureux. Dix auteurs très connus, qui monopolisent l'attention de tous les médias à chaque rentrée littéraire (et ce que leur "production" de l'année soit excellente ou médiocre) sont en partance pour un monastère situé dans Les Alpes-Maritimes. Ils sont invités par un mystérieux mécène, qui a transformé le lieu en résidence pour écrivains. Eux n'y séjourneront que le temps d'un week-end, avec pour seule obligation de participer à une rencontre littéraire, animée par un certain Augustin Trapenard. Chacun d'eux a reçu une invitation personnalisée de Monsieur "Un Cognito", les flattant dans le sens du poil pour les inciter à accepter sa proposition. Le deuxième chapitre donne tout de suite le ton. Nous sommes dans le train avec Frédéric Belvédère. Le tortillard  permet de découvrir des paysages grandioses. Encore faudrait-il que l'écrivain lâche sa flasque de whisky et sa lecture distraite de Nice-Matin pour ouvrir les yeux sur son environnement. Michel Chérel a l'amour vache, le portrait qu'il esquisse du célèbre "dandy" parisien est très drôle, mais caustique. "Il avait compris très jeune que dans cette société du spectacle fondée sur l'apparence et le divertissement, faire rire, avoir de l'esprit pouvait aisément passer pour de l'intelligence".

   Les autres participants ne sont pas davantage épargnés, Amélie Latombe et son chapeau, Christine Lego et sa hargne, Jean de Moissons et son érudition sentant la naphtaline. L'auteur a choisi dix écrivains, qui saturent l'espace médiatique. S'il leur taille à tous des croupières, l'on perçoit cependant qu'il éprouve une certaine affection pour certains d'entre eux. La "vacherie" se mêle de tendresse pour Michel Ouzbek ou Delphine Végane par exemple.

   Arrivés à destination, notre "pléiade" n'est pas accueillie par leur hôte, retenu par ses affaires. Le monastère, qui tient plus du château gothique que de l'hôtel de luxe, devient le théâtre d'un huis-clos, tournant au jeu de massacre. Une voix, comme venue d'outre-tombe, les accuse du pire des crimes :
" Vous, tous ensemble comme un seul, et même ceux d'entre vous qui possédaient un certain talent au début, je vous accuse d'avoir bénéficié d'une chance insolente et de réseaux d'aide incroyables pour vous hisser au firmament du monde littéraire pour finalement n'y briller que par votre vacuité, votre arrogance et votre prétention".

   Le week-end, effectivement, va voir nos écrivains disparaître les uns après les autres, généralement piégés par là où ils ont pêché. Rien de sanglant, ni de morbide. Le "Néant" semble les engloutir pour les punir de la place exagérée qu'ils ont tenu de leur vivant dans le monde des Lettres. Au moment de la rentrée littéraire, leur absence va être remarquée, mais le vide vite comblé. Je ne vous en dirai pas plus, c'est sans doute le passage que j'ai trouvé le plus drôle, mais aussi le plus inquiétant.

   Le roman de Guillaume Chérel est un peu inégal. Il démarre très fort puis s'essoufle, à mon avis, lors du week-end au monastère. J'ai cependant beaucoup apprécié les réflexions sur la création littéraire, sur le statut de l'écrivain, sur le "fonctionnement" parfois aberrant du monde de l'édition. Derrière le rire, l'on devine une critique assez désabusée du "grand cirque" qu'est devenue notre société.

 

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