Source: Externe

Ce texte est ma participation à l'atelier de Leiloona. Il s'inspire d'une photo de Sandra Woua.


De temps en temps, quand ses deux filles devenues grandes, revenaient pour un week-end à la maison, elles se faisaient une soirée "Albums". Lucia les regardait, pelotonnées sur le même canapé, au chaud sous un plaid, feuilleter les photos-montages réalisés pendant toute leur enfance. Les exclamations fusaient, les mêmes anecdotes revenaient. Clara et Efflamine se souvenaient de leur excitation quand Lucia évoquait une séance photo. C'était l'occasion de rire, de se déguiser, de jouer à être une grenouille ou une princesse, de se rouler dans l'herbe ou de patauger dans la piscine gonflable installée dans le jardin. Leur père était toujours un peu en retrait lors de ces moments, spectateur de la magie qui s'opérait. Il savait que Lucia se servirait de ses clichés pour créer des oeuvres d'une poésie teintée d'étrangeté. 

Le montage préféré de Lucia s'appelait " Brouette et Courgette". Clara, âgée de cinq ans, s'était passionnée un été pour toutes les activités liées au potager. Elle suivait son grand-père comme son ombre. Elle ne se lassait jamais de ramasser les haricots, de manger les fraises, juste cueillies, encore gorgées de soleil, de constater jour après jour la croissance de leur courgette de compétition. Papy prétendait vouloir entrer dans le Livre des Records avec son légume géant et il avait chargé Clara de la mesurer chaque matin. Bien évidemment, l'ancien menuisier n'avait pas résisté au plaisir de fabriquer une mini-brouette pour sa petite-fille. Il avait même consenti à la peindre en rose, la fillette étant dans sa période " Le rose, c'est la vie". Plus encore que du montage , Lucia se souvenait de son enfant durant ce mois d'août déjà si lointain. Sa peau de la fillette avait viré doucement au caramel et elle vivait dans l'instant avec une incroyable intensité. Clara était toute entière dans ce qu'elle accomplissait, passionnée par une fleur, une plume, une sauterelle. Son rire était tonitruant. Il éclatait soudain et emportait tout sur son passage, faisant naître un sourire sur tous les visages. A la voir ainsi, petite sauvageonne éprise de liberté, les adultes se prenaient à rêver d'un éternel été.

Les filles avaient grandi et quitté le nid, emportant avec elles une certaine insouciance. Les entendre glousser, sur le canapé, éveillait chez Lucia la nostalgie de leur enfance. De celle-ci demeuraient les photos et l'écho d'un rire, qui clamait à la face du monde le bonheur à l'état pur.