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Ce roman qui a clos pour moi l'année 2017 m'a permis d'ajouter à mon lexique intime un mot : "réfilience". Véronique Mougin, dont le premier livre était une satire grinçante des moeurs des nantis de la planète, retrace dans "Où passe l'aiguille" l'histoire de son cousin, juif hongrois, englouti à 14 ans dans la folie concentrationnaire.


Beregszasz, Hongrie, avril-mai 1944. Tomi Kiss, fils aîné d'un des meilleurs tailleurs pour hommes de la ville, s'ingénie à faire tourner tout le monde en bourrique. Il nargue Herman, son père, en choisissant de devenir plombier, revêt la salopette bleue pour faire la nique aux costumes austères de l'atelier Kiss. Il rêve, perché en haut de son arbre, de gagner l'Amérique, d'embrasser le monde entier et ne plus jamais susciter de regards de pitié, lui qui a provoqué la mort de sa mère en naissant. Il est à l'âge de la révolte, de toutes les révoltes et la société, de plus en plus hostile aux juifs lui donne des raisons de s'indigner. Véronique Mougin, à hauteur d'adolescent, nous montre cette communauté aux droits déniés.Tomi la pressent, nous,lecteur,savons ce qu'annoncent les brimades et les lois humiliantes : la solution finale. 

Nous plongeons avec Tomi et les siens dans l'horreur de la déportation, suivons son chemin, l'écoutons nous dire ce que  signifie perdre son humanité. Souvent, les situations vécues par Tomi sont racontées aussi par une tierce personne, permettant de mieux comprendre le comportement de ce dernier. Une année va s'écouler, essentiellement au camp de Dora-Mittelbau, puis dans celui de Bergen-Belsen. Une année où survivre va être le maître mot, survivre par tous les moyens,même les plus vils. Herman et Tomi vont être séparés du reste de leur famille dès le début, comprenant sans pouvoir se l'avouer le sort réservé aux êtres aimés. Père et fils devront leur salut à leur talent de couturier. Au coeur des camps de la mort, les officiers nazis et leurs épouses n'ont pas renoncé à l'élégance. Herman va rapidement intégrer un atelier où se bousculent ces clients exigeants. Tomi, lui, sur un coup de bluff, rejoindra une baraque où le travail est moins prestigieux, raccommoder les vêtements rayés des déportés. Il ne sait pas coudre, il réussira à le dissimuler le temps d'apprendre avec la rapidité de ceux que la mort guette. Dans ces ateliers, ils échappent au froid, à la boue, aux travaux à marche forcée qui broient les hommes.

Automne 1945. Herman et Tomi sont de retour à Beregszasz où leur maison a été pillée. Leur cheminée réchauffe maintenant la salle à manger du boulanger. Ils attendront comme beaucoup le retour de leurs amours : Anna, l'épouse et la mère, Gabor, le fils et le petit frère, les oncles et tantes avec leurs enfants. Herman prendra alors la décision de les éloigner de ce lieu mortifère, et les deux hommes gagneront Paris, l'Eldorado des couturiers. Chacun y trouvera sa voie, dans la couture pour hommes pour l'un et la haute couture pour femmes pour l'autre.

Au-delà de cette trame inspirée de faits réels se devine une autre histoire, une histoire de tissus, de fanfreluches, de dignité et de beauté. Au camp de transit de Auschwitz-Birkenau, avant même de transformer les hommes en numéro, on leur a ôté leurs vêtements et ce faisant, une part de leur humanité. A leur manière, armés seulement de leur aiguille et de fils, les Kiss père et fils vont pendant leur séjour à Dora, rapiécer les guenilles recouvrant les prisonniers et leur redonner aussi une part de dignité.

Plus tard, quand la guerre sera loin derrière eux, la couture ne sera plus pour eux un simple métier. Herman retrouvera les règles immuables du monde des tailleurs pour hommes, une branche solide à laquelle se raccrocher, une survivance de leur univers d'avant. Tomi, à la personnalité beaucoup plus tourmentée, se fixera inconsciemment un objectif plus ambitieux, faire naître la beauté du chaos. Devenu premier de couture dans une maison prestigieuse, il n'aura de cesse de chercher à magnifier les femmes, de les revêtir de vêtements-talismans, qui les protègeront de la laideur du monde. Son père nous livre en quelques lignes extraordinaires la raison de cette quête effrénée de la beauté. Pour les Kiss, "réfilience" convient mieux que résilience.

Il est compliqué dans un article de décrire un roman sans trop le dévoiler. Il y aurait encore beaucoup à écrire sur les mots que Véronique Mougin pose sur les pages, comme le brodeur avance point à point dans son ouvrage. "Où passe l'aiguille " trouvera un écho particulier en chaque lecteur.
Pour moi, il me rappelle des périodes sombres où mes mains d'abord maladroites et puis de plus de plus expertes ont créé de la beauté avec des fils de soie, de coton ou de laine, où me concentrer sur la création m'a sauvée de la destruction.

 

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Plus qu'un coup de coeur, ce roman aura été pour moi un coup au coeur. Une douleur se muant en douceur.

 

" Il a compris, mon patron, qu'au fond il n'y a pas d'hommes, pas de femmes- juste de la chaleur à trouver où l'on peut, juste la vie qui te froisse et des tissus qui te consolent, des jours à satin et des jours mérinos. Un jour, j'en suis convaincu, chacun portera ce qui l'aide à vivre, peu importe que ce soit une robe ou une cravate, parce que en vérité c'est l'authentique fonction du vêtement, t'aider à vivre, c'est sa puissance même, ce qui l'extrait du lot grossier des objets domestiques et le rend surpuissant. le vêtement te sauve du froid et de la honte, il est ce qui te reste quand tu n'as plus rien, ce qui te transforme, ce qui t'élève."