Source: Externe

Quand je pense à Isabelle Carré me vient immédiatement à l'esprit les dernières minutes du film de Zabou Breitman "Se souvenir des belles choses". L'héroïne, incarnée par l'actrice, parle et de sa bouche ne sortent plus que des sons incompréhensibles. La maladie, en plus de la mémoire, lui a aussi volé les mots. Cette scène me poursuit depuis longtemps, moi qui aime les mots parfois au delà du raisonnable. Dans la dernière partie de son roman "autobiographique", Isabelle Carré dit avoir l'habitude d'être cataloguée "discrète et lumineuse" par de nombreux journalistes. Ce n'est pas l'idée que je me faisais d'elle, tant les fêlures apparaissent dans son jeu d'actrice.

J'avais quelques réticences avant d'ouvrir ce livre. Je crains toujours d'en apprendre trop sur la personne qui se dévoile. Livrer une part d'intime n'est pas pour moi un acte anodin, à une époque où certains écrivains y trouvent leur fonds de commerce. Elevée dans le culte (ou le carcan) de la pudeur, je déteste les récits autobiographiques quand ils tournent au déballage et aux règlements de compte. Rien de tout cela dans les rêveurs, où l'actrice s'expose tout en gardant, comme par magie, une part d'ombre. Le texte n'est pas linéaire, suit une toute autre logique que la chronologie. Il ressemble davantage à une exploration du passé, à une mise au jour de certains souvenirs, dans une tentative pour comprendre à un instant T, celui de l'écriture du roman, la somme des événements qui ont créé la femme qu'elle est devenue.

La première page nous montre une enfant dans la rue. Sa mère, avance en poussant la poussette de son petit frère, et tient négligemment la main de sa fille. Un passant dénoue ce lien et s'empare de la fillette sans que sa mère le remarque. Il s'agit d'un rêve, reflétant bien l'angoisse de la narratrice d'être abandonnée, de ne pas exister suffisamment pour que sa disparition inquiète. Ce besoin d'être "reconnue" par sa mère, d'être certaine de son affection à défaut de son amour transparaît tout le long du livre. Elle voudrait une maman présente, ancrée dans leur présent, pas un être de fuite, toujours plongée dans un ailleurs interdit aux enfants. Isabelle Carré interroge ce lien qui ne s'est pas créé, l'explique par les circonstances de la naissance de son frère aîné. Sa mère, issue d'une famille aristocratique qui se raccroche à  sa splendeur passée, a été "bannie" du château quand elle s'est retrouvée enceinte. Cachée dans un minuscule appartement jusqu'à la naissance de l'enfant, elle rencontre un jeune homme, d'origine modeste qui va l'accepter telle qu'elle est, portant le fruit d'un autre amour. Leur mariage, celui de la carpe et du lapin va pourtant donner le change pendant de nombreuses années. Couple bohème, ils élèvent leurs trois enfants avec beaucoup de fantaisie, sans leur donner de cadres structurants, ou simplement rassurants. Il viendra un moment où cette étonnante union volera en éclats, lorsque le père d'Isabelle Carré assumera ouvertement son homosexualité. Très tôt, la narratrice intériorise les malaises sous-jacents, la fragilité de leur famille et la peur devient une compagne familière. Trop perméable aux fluctuations des relations entre ses parents, elle essaie de s'évader de cet univers anxiogène et choisit par deux fois un échappatoire terrible : une tentative de suicide. Heureusement, elle échappe à la mort, mais il lui faudra attendre l'âge adulte pour savoir qu'on ne guérit pas de ses parents. Le seul moyen de se prémunir de leur "nocivité" est d'accepter de détacher sa vie de la leur. Les aimer toujours, mais en se protégeant. 

Isabelle Carré va "réparer" sa vie cabossée en lui substituant des vies rêvées, celles de toutes les héroïnes incarnées au théâtre ou au cinéma. Jouer des rôles lui permet de s'évader, de quitter le monde sans adopter de moyens extrêmes. Dans la dernière partie du roman, celle que j'ai adoré, l'actrice montre de quelle manière elle tient éloignés ses démons. Armée de sa pudeur, de sa sensibilité, de sa lumière intérieure, elle avance dans l'existence. Toujours sur un fil, perpétuelle équilibriste, elle se sert, je crois, des personnages qu'elle incarne pour à la fois raviver et cicatricer les blessures d'enfance, qui en sont venues à constituer son être.

Nous avons presque le même âge et j'ai retrouvé en lisant ses souvenirs une partie des miens. Certains passages m'ont bouleversée, tant ils expriment des sentiments proches de ceux que j'ai éprouvés. Ce livre, porteur d'espoir, nous montre que les rêveurs, comme les phénix, renaissent de leurs cendres. Merci de me l'avoir rappelé.

Un immense coup de coeur